SECTION Ï. — ASSURANCE ET AMORTISSEMENT
Le problème est posé: Est-il possible d’assurer une chose qui se détruirait petit à petit, lentement, et où la date exacte de la destruction totale serait connue?
S1 un individu allait proposer une telle affaire à une compagnie d’assurance, elle serait certainement acceptée. L’assureur calculerait sur une table d’inté rêts composés les sommes que, chaque année, devrait verser l’assuré pour toucher le capital représentant la valeur de la chose à l’arrivée du terme.
Mais, en général, pour récupérer la valeur d’un objet perdue par l’usure, nul ne s’adresse à une assurance.
dE do
Toutes les entreprises, quelles soient agricoles, commerciales ou industrielles, pratiquent l’amortissement.
Qu'est-ce que l’amortissement ?
Au point de vue économique, c’est un prélèvement annuel sur les bénéfices pour retrouver à la fin de l’entreprise la valeur primitive du capital fixe; cette valeur ayant diminué chaque année pour arriver à zéro.
N'’est-il pas possible d’analyser cette opération en une assurance? L’assuré versant chaque année une prime pour toucher le jour où la chose assurée n’aura plu: aucune valeur, le jour où elle sera détruite, une indemi: nité.
Assuré et individu pratiquant l’amortissement, tous deux, chaque année, prélèvent une partie de leur bénéfice pour reconstituer l’objet dont ils craignent la destruction. Par l’amortissement, un industriel portera chaque année, dans son bilan, une somme qui corresponra à la dépréciation de son matériel. Cette somme est exactement calculée, de facon à ce qu’au moment de l’usure complète, capitaux et intérêts totalisés représentent exactement la valeur primitive. Si ce même industriel assure son matériel, il portera dans son bilan le montant des primes destinées à le couvrir contre l4 destruction accidentelle.
Mettons-nous maintenant à la place de l’assureur, 1: calcule les primes qu’il doit faire payer chaque année, d’une manière aussi exacte que l'industriel calcule la somme qu'il doit prélever sur ses bénéfices pour amortir son capital. L’industriel sait à quel capital doivent aboutir les opérations qu’il répète chaque année, mais de même l’assureur connait le capital dont il a besoin pour réparer les sinistres. Tous deux poursuivent Île
même but: remplacer une valeur économique qui a été détruite. La seule différence consisterait en ce que l’amortissement aurait pour but de réparer une destruction lente, alors que l’assurance indemniserait ex cas de destruction immédiate.
On voit immédiatement qu’une telle comparaison est artificielle parce que trop superficielle. L'assurance et l’amortissement sont deux choses absolument différentes, aucune comparaison n’est possible, et la preuve, c’est que l’une n’exclut pas l’autre. On peut, en même temps que l’on amortit une marchandise, s’assurer contre les cas de destruction accidentelle. C’est que les deux opérations, non seulement procèdent de base: Œfférentes, mais encore leur technique n’est pas !: miême,
Par l’assurance, nous n’avons cessé de le répéter, l'individu recherche la sécurité, il veut se prémunir contre les hasards malheureux qu’il peut subir.
Dans l’amortissement, au contraire, l’homme ne craint pas des événements aléatoires, il prévoit, il sait même avec exactitude qu’un jour viendra où le matériel dont il se sert n’aura plus aucune valeur, il peut calculer exactement cette date.
Le seul point commun aux deux opérations, c’est que tous deux, chaque année, consacrent une partie de leurs bénéfices au but qu'ils poursuivent.
Mius, iei encore, se marque une opposition très nette. L'assurance arrivera à lui donner cette sécurité qu'il poursuit, en se basant sur la mutualité, en faisant SUP porter par chacun, au prorata de la valeur de l’objet au’il expose au risque, les dégâts subis par quelquesuns, Elle repose sur la loi des grands nombres,
L’amortissement n’a rien à voir avec la loi des grands nombres, il repose sur le principe des intérêt: composés, sur la capitalisation.
L’amortissement corrige les effets du temps, l’assrrrance ceux du hasard.
La première opération joue dans le temps, la deuxième dans l’espace. Et alors que l’une pourra être faite par une personne seule, la deuxième ne peut se concevoir que si elle groupe un grand nombre de par licipants.
En conclusion, il est impossible de rapprocher les deux opérations, non seulement quant à leur nature, mais encore quant à leur technique. L'assurance, d’après sa définition, doit toujours comporter un aléa, elle doit demeurer « la compensation des effets du hasard ».
M. Chaufton, et tous les auteurs, sont d’accord sur ce point, estime que, lorsque la probabilité de réalisation du sinistre égale ou dépasse 27 %, les primes à verser sont trop élevées pour qu’on recoure à l’assurance. Et alors, disent-ils, il vaut mieux que l’intéressé pratique lui-même l’amortissement. Si nous sommes d’accord avec M. Chaufton, pour reconnaître que la probabilité de réalisation est bien trop élevée pour que, pratiquement, une Compagnie se charge du risque, nous pen sons que le terme amortissement est impropremen: employé 1el.
L’aléa est peut-être trop grand pour qu’il puisse intéresser un assureur? Oui. Mais l’opération que fera la personne intéressée sera-t-elle pour cela un amortissement? Non. M. Chaufton n’a retenu, ici, de l’amor tissement, que le fait qu’il peut être réalisé par un seril
individu. C’est évidemment une caractéristique de l’amortissement, et qui permet de l’opposer à l’assurance, mais ce n’est qu’une caractéristique indirecte qui découle de cette opposition essentielle que l’une est destinée à corriger les effets du hasard, l’autre ceux du temps.
En définitive, et c’est ce que nous nous étions proposé en comparant les deux opérations, il apparait nettement qu'il est impossible de séparer ces deux notions: assurance et hasard.
Tout risque proposé à un assureur devra done comporter un aléa, c’est la condition essentielle qu’il devra remplir,