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vons suivre M. Nutt dans ses innombrables citations gaéliques (son texte est hérissé d'allemand et d'irlandais, et dans ce dernier idiome nous nous déclai'Otis incompétents); il étourdit le lecteur par une dialectique confuse, et comme c'est encore un lyrique, on ne doit accepter ses envolées gaéliques, sur lesquelles on est encore mal renseigné, que sous bénéfice d'inventaire. M. Loth lui-même, qui, par sa traduction des Mabinogioi},a. montré son érudition galloise, se tient sur la réserve au sujet des auteurs gaéliques ; il reproche à M. Nuit « son illusion sur les résultats des recherches qu'il a poussées de ce côté, ils ne pouvaient être que négatifs. »
Il ajoute même assez cruellement que M. Nuit serait dans l'impossibilité, à cause d'une connaissance insuf/isa/ite des langues celtiques, de trancher la question de l'âge et de la sincérité des épopées irlandaises. « Nul doute que l'éminent folklorisle ne soit aux regrets d'être de ce côté moins bien armé que M. Zimmer. Sur cette piqûre d'épingle toute académique, M. Loth, dans la préface de sa traduction des Maôinogion, se retourne du côté de M. Gaston Paris et de M. Zimmer, dont il n'est pas loin de partager l'opinion. Nous avons déjà eu l'occasion de noter l'opinion de M. G. Paris sur les origines; si nous y revenons ici, c'est pour y apporter quelques impressions personnelles "qui seront le terminus de celte analyse (je ne dis pas conclusion, la lice étant toujours ouverte'.
« En somme, dit M. Paris, les romans de la Table ronde sont l'expression la plus complète de la société courtoise de Louis VU, Philippe II et sainl Louis; ils ont à leur tour exercé sur cette société, non moins que sur la littérature subséquente, une influence incontestable, et ils méritent d'être étudiés à ce titre tant que pour les traditions celtiques conservées dans quelques-uns d'entre eux. »
Que r « idée de courtoisie » fût ou non dans l'air, elle se manifeste par l'engouement pour la vie périlleuse et galante dont les paladins revenant de Terre sainte étaient la perceptible expression. Envahis par ces échos des pays de l'Islam, encouragés au reste par les Chansons de gestes, les trouvères se mirent en quête de sujets qui ne fussent pas rebattus et où les éternelles héroïnes de l'antiquité ne fissent pas de l'anachronisme en action. Les lais, chantés alors dans les petites cours féodales, leur offraient des éléments nouveaux et célébraient des rois et des chevaliers qu'on ne connaissait pas.
Galantes et fabuleuses étaient leurs aventures, nuageuse et indécise leur patrie ; attraits de plus pour séduire et charmer! Les trouvères prirent possession des lais normands et anglo-saxons, venus eux-mêmes, des anciens chants des deux Bretagnes,les préparèrent suivant leur mode et les présentèrent ainsi enguirlandés. Démesurément monotones, ces romans n'auraient pas eu leur grand succès si à côté des récits ne se présentaient des tableaux de mœurs dont la nouveauté captivait. Aux pays Bretons seuls où cette courtoisie chevaleresque existait depuis des siècles ils trouvaient l'élément nouveau indispensable au succès. M. Paris dit : l'influence française modifiala dominante des lais bretons ; — je me permets
ig DlVEllSES Onif.INES DKS HOMASS DE LA TABLE RONDE
d'ajouter : la dominante chevaleresque des chanls gallois et armoricains changea l'allure un peu « rodomonte » qu'avaient imprimée aux roinansle cycle batailleur mais peu courtois de Charlemagne et des Douze Pairs.
Quant aux romains gallois d'Oirein de Geraint et de Peredur {Mabinogion) ils ne sont pas empruntés à Cbrestien pas plus que ceux de Chrestien n'en dérivent (Renan, en 1854, dit que Perceval, Yvainet Erec sont la traduction française de Geraint, d'Owein et de Peredur); ils doivent remonter, assure M. Paris, à une source anglo-normande. J'y ajouterai encore, en cela d'accord avec MM. Lolh el Zimmer : source anglo-normande dérivée elle-même d'une origine celtique.
Ce que M. Paris semble mettre à l'écart c'est la part indéniable d'influence qu'auraient eue les traditions armoricaines. Je ne fatiguerais pas le lecteur d'une nomenclature savante mais un peu aride des noms propres armoricains que M. Zimmer a trouvés dans les lais de Marie de France (1) et qui seraient des preuves de plus de l'appoint breton armoricain dans les légendes celtiques. Je résume mes observations. Faisant la réserve de la légende du Graal, dont l'origine est chrétienne et en grande partie monastique, je donnerais volontiers à la littérature celtique la plus importante place (2) dans l'origine des romans ; dans cette même littéra-. ture je classerais en premier la Galloise puisqu'elle agardé d'indiscutables monuments et je trouverais un petit coin, modeste si l'on veut, pour les premiers chanls breton* conservés par la tradition d'Oulre-Manche. — 11 est impossible, comme le voudrait la Villemarqué, de faire marcher de pair les Bretons avec les Gallois, mais on ne peut nier que leur voisinage avec les Normands et leur émigration du x°" siècle en Angleterre n'aient pu communiquer la (juiiitessence de chants dont les vestiges sont effacés sur le continent, mais dont les traces subsistent aux pays Kymriques. Cela me parait plus juste que d'aller dans les brouillards du cycle de Finn chercher des analogies que les poètes devinent mais q\u' la philologie n'admettra jamais.
1. Gorlocs, nuapp, csl un mot comique. Uli>r penilrof/on de Brcl.ipne se cliansia en nuape pour enfrendrcr .\rlliur. La Ifpende Pon-marcli ^Pen-clief, marcli-chcval ; — li-Rrndc du roi Marc, oncle rie Tristan) était connue en Cornouaille.s cl en .Vrinoriiiuc ; eVsl la fable du roi aux oreilles de clieval. Il csl inutile de faire remarquer roriginc mythologique do CCI deux légendes, Jnpilcr et Midas.
2. Je présumerai» que la liUératurc orientale a four.ii lo reste du contingent romanesque.
Dans la seconde moitié du douzième siècle, lorsque les trouvères en mal de roman cherchaient des sujets qui répondissent au nouvel état des esprits, imbus à la fois de mysticisme religieux et de courtoisie chevaleresque, on comprend sans peine qu'ils aient quitté les sentiers battus par les chansons de gestes et se soient mis en quête de héros moins barbares, moins primitifs, plus accessibles aux sentiments élevés, raffinés en amour comme en honneur tout en restant des vaillants et des aventureux. Le champ celtique s'offrait à eux, ayant déjà, fait pénétrer ses lais dans les cours féodales et parmi ces légendes que chantaient les hnrpeurs, une se distinguait particulièrement par une saveur d'ancienneté mai connue dans sa poésie vague.
Arthur, roi ou chef de tribus bretonnes, avait eu dans sa lutte contre l'invasion germaine son heure de gloire célébrée p-ar les bardes, et les conteurs populaires comme les chroniqueurs, s'étaient complu à diviniser cette gloire, à revêtir d'attributs mythologiques et fabuleux le défenseur de la liberté celtique, à immortaliser son nom par des faits d'armes de grandeur hors nature accompagnés de phénomènes surnaturels. Du moment où il était devenu sujet de Sa Majesté toute-puissante la Légende, Arthur appartenait à tous les peuples et pouvait les intéresser tous, unis comme ils étaient pour la cause sainte dans l'esprit chevaleresque. C'est ce caractère de généralité qui a séduit et permis à la fable d'Arthur de se répandre de par le monde. L'élément particulier de la race ne joue plus aucun rôle; dans son histoire, plus de vanité nationale à flatter ni de jalousie patriotique à éveiller; plus de Pietés ou de Saxons à combattre, mais un ennemi inconnu ou imaginaire, un empereur de Rome, Lucius, ou FroUes, roi des Gaules, quand ce ne sont pas des géants venus du pays des Maures ou des fées sorties des forêts enchantées. Si, en temps de guerre il force l'admi-
iO LA LÉr.ENDE Df ROI ARTHUR
ration de l'Europe par ses exploits dignes d'Alexandre, en temps de paix c"est un « Marchen l'rinz >- dont la cour est le centre des splendeurs monarchiques, des tournois d'amour et des prouesses galantes, le tout couronné et purifié par lus pratiques pieuses d'une religion naïve.
Les roniani;iers ont laissé au personnage principal son nom et sa nationalité : c'est toujours Arthur de Bretagne avec son cortège de mythes pa'iens ou chrétiens, nimbé du brouillard celtique, où se complaisent les ficlioDS, mais les légendes primitives sont remaniées suivant le goût du siècle et c'est par des transformations successives que l'Arthur des traditions bretonnes et de Geoffroi de Monmoulh vient sadaiiter aux mœurs des cours chevaleresques.
Nous aurons l'occasion de faire observer que ces remaniements ont singulièrement modifié le caractère des personnages. Peu à peu les trouvères prirent des licences que les lais plus naïfs ne faisaient pas pressentir et les chevaliers de Chrestien de Troyes, de Luc du Gasl, de Gautier Map, el de leurs continuateurs sont autrement plus entreprenants que ceux des fabulations primitives. Il semble que la courtoisie soit déjà devenue de la galanterie et il y a un abime entre ces deux mots. Le mysticisme des premiers livres de Robert de Borron {Joseph d'Arimalhi';, le Graal) {.end ii s'efTacer et Wolfram von Eschcnbach ne nous épargnera pas ses cris d'indignation contre l'école nouvelle (1) qui remplace l'idée purement religieuse des premiers romans par une peinture de mœurs galantes. Dante, plus tard, ne plongera-l-il pas dans l'enfer des voluptueux, le cycle d'Arthur dégénéré de sa forme sainte?
Eu résumé, avant d'arriver au personnage délînitif des trouvères du XIII' siècle, Arthur s'est modifié au point de ne plus être reconnaissable. En raison même de ces flagrantes dissemblances avec l'Arthur des [premières traditions, certains auteurs — anglais principalement — ont voulu distinguer deux Arlhurs, l'un, de l'histoire, qui a défendu courageusement sa patrie et est mort les armes à la maiu, l'autre qui, enlevé par le cheval ailé de la Fable, a jdé son renom aux quatre coins du monde et a servi de pivot à toute la rotation littéraire du xii" etduxni" siècle. Ce passé est vraiment trop dans les limbes pour qu'il soit possible d'étaldir une argumentation malhéinatique, et la séparation absolue entre ces deux personnages, dont l'un en somme est ram[)lification de l'autre, me parait peu facile à démontrer. Les chroniqueurs latins se parant du nom d historien qui ont voulu établir celte distinction, n'ont-ils pas pri.s un malin plaisir à embrouiller l'écheveau, en se servant de traditions qu'ils nous donnent p(»ur vraies et qu'ils savaient être fausses'.' Dans Geoffroi de Monmouth, quel singulier amalgame ne rencontrons-nous pas! — Ce qui peut être vrai, il l'a pris dans la chronique de Nennius et dans les traditions bretonnes, mais il omel de nous parler de Nciinius et des lais, et aime mieux fomenter l'histoire d'une certaine chronique {/Jrut y Breuhidcd) apporté