‹ Du roi Arthur et de la légende du GraalChapitre 20 sur 25 · Laiicelol, .Manuscrit de Rennes · texte numérisé non relu

Laiicelol, .Manuscrit de Rennes

Lancelot, prévenu par Boors, devrait se tenir sur ses gardes, mais aussitôt Arlhur parti, il nhésite pas à courir chez la reine qui imprudemment l'a fait quérir. Au lieu de passer par les galeries du palais, il fait le tour des jardins et pénètre par une entrée secrète. Agravain, qui le guette, l'a vu se glisser dans l'enceinte et rasseml>le aussitôt des chevalfers pour empêcher Lancelot de lui échapper au retour. Lancelot, des fenêtres de l'appartement royal, a suivi toute la manonivre et s'avance l'épée nue. Le premier chevalier qui s'avance a la tête fendue ; dépouillant le mort, Lancelot revêt son iiauberl et son heaume et ainsi traverli n'a pas de peine à traverser la haie des chevaliers chargés de l'arrêter. Il s'attend au courroux d'Arthur et s'apprête à repasser en Gaule pour y réunir une armée et soutenir la guerre qu'il pressent imminente.

Arlhur est revenu delà cliasse en temps opportun. Mis au courant de ce qui s'est passé, il prend des résolutions lardives^mais énergiques. La reine, sur laquelle pesaient en outre des soupçons au sujet de la mort |)ar venin du chevalier Karchis de Karaheu. qui, comme Lanval,lui a résisté, est saisie, emprisonnée et jugée. P^lle est condamnée à être brûlée, « car aultiement ne doit mourir roine qui fait desleauté puisqu'elle est sacrée et enointe^ Le jugement va recevoir une prompte exécution, et Agravain. Guerrhes, Geheriet et quatre cents chevaliers sont chargés d* la conduire au supplice. Mais Lancelot veille : devant le danger cpii menace la reme et son défenseur il a retrouvé des amis. IJoors lui amène trente chevaliers avec lesquels il fond sur l'escorte. A Gravaiu d'abord, puis Guvrrhes, enlin Geiieriet tombent blessés pour ne plus se relever sous les coups de Lancelot auquel Hector est venu porter aide. Toute l'escorte étant en déroule, la reine est mise en sûreté au chftlcau de Joyeuse Garde (1) où elle attendra que la colère du roi s'apaise. Arlhur, cependant, vient mettre le siège devant cet oppidum avec une armée formiilahk. Lancelot mande au roi par une «damoiselle messagère» qu'il veut faire amenrlc honorable ; il est prêt à reconnaître ses loris ; s'il a occis les (ils du roi Lot Ii, frères de messirc Gauvain, ce n'est que [tour se défendre lui-même... Mais le mi ne veut céder et le siège commence. De grands combats ont lieu pendant deux jours dans lesquels Arthur, Lancelot, Hector et Gauvain font assaut de

1. Châtrau nommA luiiii dans un dci romans do Voulnureuse-Gnrde. Sa slluatton k^hgraphl'iiif parntt difdrile k d/^finir : )ci Anplnls le pl.icpnl près de Bcrwick, les Bretons, pr^-s fir broil, el les Provençaux, dans la Grau d'Arles I

prouesses. Arthur avait même fait chanceler Lancelot, et Hector avait dû lui porter secours craignant qu'il « ne fust nasvré ». Hector -< qui bien coaoist que c'est li rois, le fiert un autre cop si durement que li rois vole de chevalà terre par delez Lancelot. — Copez li le cheief, dit Hector à Lancelot si sera vostre guerre flnée ». Mais Lancelot, moins cruel qu'Hector et se souvenant du bien qu'A.rlhur lui a fait, se refuse à terminer le différend de si rude manière; si bien qu'.\rlhur se relève meurtri... mais reconnaissant de la générosité de son adversaire, veut oublier ses griefs et exprime le regret que cette fratricide guerre ait été commencée. De plus, 1' «.\postole de Rome » instruit des événements enjoint à .\rlhur de reprendre la reine « sous peine de voir l'Angleterre frappée d'interdit et lui-mcme excommunié ». — Quelque étrange que puisse paraître l'ingérence du pape en cette matière, elle produit son effet, .\rthur obéit ; la reine revient en triomphe à la cour « vêtue d'une robe blanche brodée d'or ». Ce spectacle « touche les chevaliers jusqu'aux larmes, Arthur seul reste impassible ». Lancelot, sans autre poursuite, reçoit l'autorisation de se retirer dans ses ciiâteaux de Gaule, l'on pourrait croire la réconciliation définitive et le règne d'Arthur appelé à se terminer dans une ère de paix, au milieu des chevaliers qui survivent à la quête du Saint-Graal comme à la guerre civile... 11 n'en est rien. Si .\rlhur apaisé ne demande qu'à pardonner, comme le roi Marc de Cornouailles a pardonné à Tristan, Gauvain, lui, ne peut oublier le meurtre de ses frères et crie vengeance. Il entretient le parti belliqueux à la Cour, fomente des intrigues, excite le roi contre Lancelot, enfin décide .\rlhur à relancer le chevalier banni jusque dans ses fiefs de Gaule. Les vaisseaux d'.\rlhur débarquent en Bretagne une armée imposante de chevaliers, et le roi vient se mettre à sa tête (1), laissant ce trésor fluide qu'on appelle Genièvre aux mains de son neveu Mordred ("2). Celui-ci ne perd pas de temps pour démasquer sa félonie, car, tandis qu'.\rthur campe devant Gannes (Orléans) où les combats se succèdent, il réunit les barons et armé de fausses lettres, annonce à toute la Bretagne qu'Arthur a été mortellement blessé par Lancelot et qu'avant de passer de vie à trépas, il l'a désigné lui, Mordred, pour être son successeur au trône et le nouvel époux de Genièvre. Lareine se dérobe aux audacieuses privautés de Mordred, refuse de croire à la mort d'.\rthur et envoie un messager à Lancelot pour implorer son secours. Pendant qu'enfermée dans la tour de Londres avec un noyau d'hommes armés restés fidèles, elle soutient un siège en règle contre

1. La reine Guenever et les autres dames de la Cour se livrent au moment du départ de leurs seijjneurs à de vives démonstrations de douleur, mais elles se consoleront facilement, dit le romnncier. (Lancelot. Gautier Map., 3« branche. Manuscrit de tiennes.)

2. Ce Mordred, fils de Morgane, sœur d'Arthur, n'a pas le roi Loth pour père, .\rthur l'a engendré dans des relations incestueuses avec sa sœur — que, par suite d'un ensorcellement, il n'a pas iTConnue. — Merlin avait prédit à la naissance de ce .Mordred qu'il serait l'instrument choisi par la Pi-ovidence pour le punir, .\rthur avait cherché à détourner cette menace en faisant massacrer les enfants nés un certaiff jour de mai. Na'.flrellemenl, Mordred avait échappé au massacre et devait être le mauvais génie d'Arthur. Après lui avoir enlevé sa femme, il lui donnera le coup mortel.

Mordred^devant tîanncs, Gauvain a défié Lancelol. En vain le roi a supplié son neveu de se montrer patient, en vain Lancelol offre de faire hommage à Arthur de tou« ks domaines que lui et Hector possèdent en Gaule et. par Cet al>andon. il espère obtenirsa rentrée en grâce et la cessation de cette lutte criminelle entre chevaliers de la sainte Association, Gauvain neveul entendre raison et réclame, pour venger le meurtre de ses frères, le combat singulier. Dans ce combat où Lancelot a le dessus, Gauvain- est désarçonné et « gist presque nasvré » sur le sol ; il ne dépendait que de Lancelot que Gauvain ne ri^çùl le coup mortel, n'étant plus de force à se défendre, mais Lancelot, généreux comme il l'a Hé par devers Arthur, se refuse à donner le coup de grâce à un paladin si illustre el remet Gauvain entre les mains de ses chevaliers pour qu'on panse ses blessures.

.\rlhur, dont le royaume est menacé, ne songe plus qu'à rentrer en Bretagne, mai.-^ une complication nouvelle surgit. L'empereur Lucius a envahi la Burgundie et s'apprête à passer le détroit pour réclamer des Bretons le tribut qu'ils doivent payer aux Romains et qu'ils refusent d'acquitter. Les deux armées se rencontrent sous Langres, Gauvain. à peine guéri de ses blessures, immole les deux neveux de l'empereur qui, pour se venger, de sa propre main tue le bon sénéchal Iveux. .\rthur pleur'; la mort de son frère de lait el. dans son courroux, n'hésite pas à trancher la lêle de l'empereur (1) ... Ce coup daudace terrifie les Romains qui, pris de panique, s'enfuient vers les Alpes. Libre enlin de rentrer dans ses États, Arthur reprend le chemin de la Bretagne où il trouve Mordred tout-puissant. Genièvre, craignant à l'égal les poursuites de Mordred et les ressentiments d'Arthur, s'est réfugiée dans un couvent où l'abbesse n'ose la garder. Klle se renferme Alors de nouveau dans la tour de Londres cl paie par des angoisses terribles ses fautes d'autan.

Les deux armées de Bretons se rencontrent dans les chamjis di^ Salibière (Salisbury). à Camlam ou Gelboé selon les triades, el c'est là h lombtau des derniers chevaliers delj Table ronde. Gauvain frappé une dernière fois' succombe, .\rlhur et Mordred lultent corps à corps, le père el le (ils tombent fr.ipp<'s par la main l'un de l'autre. Mordred meurt aussitôt, mais Arthur grièvement blessé a encore la force de se relever el, appuyé sur Lur.in el Bédivère — les deux seuls survivants de la Table ronde — va jusqu'au grand lac (le boni de la mer suivant une aulre relation^ Lucan

1. Dam un roninn i\»c Mallory » reproduit J'.npnbs Geoliroi <lc .Monmoiilli, Arllmr refuse le tritiul k l'empereur p.irce que ce sont les Homniiis qui dnivenl le Iriluit, . Ileleiiiii» el Brciinu», rliev.ilier» de IJrelagiie, ayant .Hi^ loiigleiiipa mnilre» de Home. ». furmée de l'empereur est escuilée de clnqiianlo R^ant.i, (ils de démon* qid marchent k ravanl-|;.ud<*. Arlliiir «rmeiu'n «irc Galapa», l'un des K<^ant , el nvce, «on épi'^e Ini roupc los dcun jamiios Mi\ ■■■• inellre an niJ^me niveau i|iic lui ». Il abat Lnrins d'un seul eiup et le

•iil •• ' 1 I i\ l'j de vingt rois el de soixante sCnnlenrs. Arlliur va jusqu'à Huini'

ou il • ' 1 «reurparle l'apcl Cauwiln seetiuviede gloire aussi avec sonépi^cGa'iline

el »«• mesure «»er d elilftiges clicvalicrs : le Marqids des Hollandais, cl Priamus qui descend d'Hector et a pour parents le due lot\xé cl Judas Macrtiabée! Arthur pleure la mort de» -tiovallers Diurls dans lo combat el s'essuie le» yeux avec un mouchoir !lt

tombe à son tour et Arthur resté seul avec Bédivère (Bédivère dans les romans anglais," Gifûet dans Gautier Map) ordonne a celui-ci de prendre son épée Excalibur, de la jeter au plus profond des eaux, puis de lui rap- I)orter ce qu'il a vu. Giftlet-Bédivère considérant le « pommeau et la poignée e'nrichis de pierres précieuses » ne peut se résigner à faire l'exécution de la noble épée. 11 la cache et rapporte à son maître agonisant qu'il a exécuté ses ordres, mais n'a rien vu d'extraordinaire. Arthur lui reproche sa désobéissance et une troisième fois lui ordonne de jeter l'épée. Alors Gjiflet saisitExcâlibur, la précipite dans les Ilots etvient rendre compte au roi de ce qu'il a vu : € Du fond de l'eau est sortie une uiain qui, par trois fois, brandit Excalibur avant de replonger avec elle pour, ne plus reparaître. » — « Bien, dit Arthur, conduit par sa destinée et pressentant ce qui lui est commandé, conduis-moi au riv'age... » Là une nef apparaît remplie de « dames vêtues de blanc au nombre des ;uLlles est la fée Morgane»; elles transportent avec mille précautions dans le fond de la barque le roi mourant ; la fée fait un signal, la barque s'éloigne et se perd dans la brume... Suivant une autre tradition aussi poétique, .\rlhur est enlevé par Merlin dans son vaisseau de verre, le vaisseau de la mort, qui ne rend pas ceux qu'il a pris à son bord...

Arthur mort, la Table ronde disparait. Un à un les chevaliers se sont égrenés, trouvant la mort dan? les combats ou à la recherche périlleuse du Saint-Graal. Guenever expie ses fautes en prenant le voile à .\mesbury, [mis meurt. Lancelot, qui lui aussi s'est confiné dans un antique (1) ermitage, après avoii' défait les fils de'Mordred, assiste aux lic-rniers moments de cette reine qui lui a fait tnriimeilre tant de folies, la fait ensevelir aux côtés d'Arthur dans le munastère de Glastonbury et '< après avoir prié et pleuré pendant six semaines »• meurt à son tour. Boors prononce une oraison funèbre qui est un longpam'gyrique de ses vertus. A propos de ces lonango? outrées donnons à un chevalier- qui a trahi son roi et son ami, enlevé sa femme, souillé son épée, pour une cause inju^te, du sang de ses compagnons, certains auteurs ont voulu tirer une morale générale de ces romans où le point d'honneur si souvent remplace l'idée de devoir, ou l'adultère fleurit à côté de la trahison ou du meurtre déguisé sous le nom de d('fense personnelle. Avons-nous bien le droit de rendre ici une sentence sévère sans tenir compte du temps et des mœurs ? Ces chevaliers, tels que nous les léguaient les traditions bretonius étaient des guerriers braves, mystiques iH simples, ignorants, mais courtois; les trouvères les ont à demi civilisés et en ont fait des galants avant tout ; la loi morale n'existant pas pour eux, ils n'ont pas conscience d'une dépravation de mœurs qui leur semble naturelle. Non pas qu'à l'époque même où ils furent conçus, les récits anglo-normands n'aient pas soulevé des réclamations (j'ai déjà eu l'occasion de noter celle de Wolfram von Eschembach qui avait conservé la première forme plus religieuse et plus moralej, et pendant

i. Gautier Map. Lancelot, Mort d'Arthur. Manuscrit de Rennes.

«s LA LÉGENDE DU ROI ARTHUR

longtemps au mot de roman est demeurée attachée l'idée sous-entendue d'immoralité ; mais le but chevaleresque faisait passer sur certains énoncés un peu crus et des situations discutables (1) , faisait pardonner de fausses interprétations de l'honneur et des devoirs sociaux. N'oublions pas que notre siècle n'a guère qualité pour donner des leçons de vertu et de rigorisme moral ; s'il a, dans la vraie littérature, châtié les mots et écarté ceux que le grand Rabelais seul pouvait se permettre, il a donné souvent, en revanche, droit de cité à des faits d'exception qu'il a pour ainsi dire consacrés à force d'expliquer toute infraction à la loi ou à la morale par un défaut de l'entendement humain ou rab?ence du lilire arbitre.

Ne demandons pas aux siècles passés d'avoir nos fausses pudeurs et nos raffinements de sentimentalisme hypocrite. Malgré tous leurs défauts, ces paladins avaient des idées de grandeur, de générosité, de miséricorde qui certes valaient bien les « combinaisons» mesquines et intéressées des esprits modernes.

Ne voyons dans les chevaliers de la Table ronde que le symbole de la foi simple et de la vaillance inspirée par les nobles causes ; dans Arthur, que le roi chrétien et courtois, idéal d'une chevalerie idéale où la femme a enfin acquis les droits que réclamaient les charmes de sa faiblesse et, parmi les devises des preux, gardons celle-ci (2), bien qu'eux mêmes ne l'aient pas toujours mise en pratique :

Loyauté passe lout et faulseté honnet tout !

i. Les « gaberies • du sénichal Keux et certaines plaisanteries d'une reine à son ëpoux revenant de la citasse au rcrf sont de ce nomb.'e. Celles du « conte de Lanv.il • sont impossibles à écrire.

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