Algernon Herbert : La Bretagne après les Romains
2. lii/oi/rian Archaiology of Wales et le Mabinogi de Peredur, le chercheur du Bassin qui en est inspiré. Skenes, Four ancient books of Wales.
3.« Le royaume de Logres tombera sous les coups de la lance saignante », disait encore Taliessin.
le bassin, le vase, dont les m(''chanls ne pouvaient approcher, se brisa de lui-même. »
Au fond du vase, dit une tradition bardi(jue, nageait une tète humaine maculée de sang, et de la pointe de la lance tombaient des gouttes de sang. Une autre moins repouj-sante, née en Bretagne celle-l;i, alfirme que ce vase merveilleux se remplissait de mets délicii'ux, suivant le goût de la personne appelée h les manger.
Rappellerons-nous ce qu'en disent les Triades : « Bassin merveilleux, qui guérit les blessures et ressuscite les morts; il fait |i.iitie des trésors de l'ile de Bretagne et fut emporté par Merlin, sur son vaisseau de verre, dans l'ile d'.Vvallon. » Ne voguons-nous pas là en pleine légende d'Arthur, et est-il utile de faire rem.irquer qu'ayant adojité les autres fables, les romanciers ne pouvaient guère échapper à celle-là, clef de voûte de l'édifice merveilleux?
.\n reste, avant le \n' siècle, on n'avait jamais parlé, dans les Chroniques chrétiennes, ni de la lance de Longus, ni du vase sacré dans lequel le Seigneur avait fait sa Cène et où son Sang aurait été recueilli par Josepli ou Nicodéme. ses disciples cachés. Jamais il n'avait été question d'une Table carrée instituée par Joseph en souvenir de la Cène, symbole précurseur d'une Table ronde de chevalerie.
Quani Rol)ert Wace — et c'est le premier — parle de la Table ronde, dans le /irul d'Angleterre, il dit s'être inspiré des traditions bretonnes et n'invoque nulliinent des réminiscences bibliques. Les écrivains ecclésiastiques, et pour cause — puisque l'investiture donnée à Joseph créait un schisme — n'évoquaient pas d'abord le récit de l'apostolat du pieux décurion. On se souvenait encore de la résistance des Bretons au pape (Grégoire, de leur refus de recevoir des évèques venant de Rome, de leur entêtement h se dire rhrrlii'itr.és par les premiers disciples de Jésus, miraculeusement arrivés d'.Xsie. de leur lutte contre saint Augustin, qui voulait réformer leur liturgie. Quoi qu'en dise M. de Montalembert, qui nie le schisme et réduit la dissidence du clergé breton avec Rome au comput jjascal, aux cérémonies du baptême et à lu tonsure, il y avait eu schisme pendant plusieurs siècles, schisme non défini, non accusé [)eut-étre, mais enfin schisme li.lcnt <pie la longue lutte de Henri II contre la papauté avait jadis réveillé, et dont il n'était pas opportun de secouer les cendres. GeofTroy de Monnioutii était trop avant dans les hautes charges ecclésiastiques pour oser se servir du lAvre Inlii), qu'on appelait l'Kvangilc breton (1), mais il l'avait certainement connu. Dans le Gradale, ijrnduel, un clerc ou prêtre vivant vers 7i(). peu après la mori de Cadwallader, le dernier roi breton, avait inséré dans ses leçons l'antique tradition de Joseph et du Vase. Conservé précieusement A Claslonbury. où Joseph était censé avoir été enseseli, il a été connu de tous les clercs, mais à l'égal de \'l-iv<i»qile de Nicodéme, tenu en suscipion. Robert de Borronqui.en sa qualité de chevalier,
1. Neanmolni 11 Intercala lei prophétirs At Merlin dam VInsloria Britonum.
connaissaiL peu ou point le latin, a pu recueillir la tradition sans avoir lu le texte, mais connue Gautier Map et presque tous les auteurs d'alors, il nous assurera, pour donner plus de poids à son récit, qu'il a puisé son canevas dans un vieil auteur latin (1) ou un antique manuscrit, à moins qu'il ne se dise inspiré par l'Ksprit saint. Ce que les auteurs du Graal avaient en leur possession, après Nennius, après VHisloria Dritonum de GeolFroi et le Brut d'Angleterre, qui en découle, c'était le cycle arthurien. N'est-il pas rationnel de supposer qu'ils ont cherché à agrandir, à ennoblir leur cercle en y adjoignant le facteur omnipotent du mysticisme chrétien. Le vent celtique leur apportait les traditions druidiques; ils les recueillirent, donnèrent le bapléuie à des mythes païens en les faisant tenir sur les fonts par V Evangile de Nicodème.
Pour donner une valeur d'ancienneté à la légende chrétienne fomentée par eux, les anciens auteurs n'avaient pas craint d'intervertir l'ordre des romans de la Table ronde et de s'arroger la première place. « Cy est l'histoire du Saint Gréai, qui est le » premier « livre de la Table ronde, lequel traicte de plusieurs matiôres récréatives; ensemble (c'esl-à-dire réuni au premier roman) la queste dudict Sainct Greiil faicte par Lancelot,Galaad, Boors et Perceval, qui est le dernier livre de la Table ronde. » L'énoncé est faux d'un bout à l'autre. La Queste n'est pas plus le dernier roman de la Table que le Saint-Graal n'en est le premier, mais ce ne fut que quelques années après qu'à la prière d'Henri II d'Angleterre, Walter Map ajouta la Mort d'Arthur en couronnement de son édifice. Quant au roman du Saint-Graal proprement dit, il fut fait avant Merlin, mais est forcément postérieure au Brut de Robert Wace, et même au Tristan de Luc du Gast (jui, le premier, parle du Saint-Graal. Dans certains manuscrits du Saint- Graal, l'auteur commence par laire son nom ; il écrit sous Vinspiration de Dieu, et il a reçu cet ordre l'an 717 (2) après la passion de Notre-Seigneur; plus loin, dépouillant sa modestie, il dit qu'il est du lignage de Nasciens, c'est-à-dire de la postérité de Séraphe, mari de la sœur d'Evalach, roi de Sarraz (si j'entre dans ces détails, c'est que ces personnages jouent un grand rôle dans le Saint-Graal.)
Quoi qu'il en soit, la coupe merveilleuse de Peredur, fils d'Evrawc, n'a pas disparu, et elle est devenue le Saint-Graal conquis par Perceval. En
1. Kiot ou Guyot de Provence qui composa un roin;ju du Saint-Graal disait tenir son canevas d'un astrologue de Tolède. — On n'a aucune trace de ce roman que Wolfram von Eschenbach prétend avoir traduit du roman, en allemand. Peut-être Wolfram aussi inventait-il un premier producteur pour donner créance à son ouvrage.
■2. La date de 716 ae serait guère à discutjr, si elle n'était la date supposée du livre latin. Elle rencontra des cn'dules ; un entre autres parmi les savants du xvi= siècle Noël du Fait, conseiller au parlement de Rennes, qui, ayant entre les mains le manuscrit du Saint-Graal (de l'abbaye de Sainte-Mélaine, qui est maintenant à la bibliothèque de Rennes) écrivit sur un des feuillets de garde : « C'est la conquête du Saint-Graal (qui est à dire une ampouUe ou phiole pleine d'huile) escrit sept cens dy.^ ans après la Passion de Notre Seigneur. C'est bien contre ceulx qui ont osé écrire que la langue française dont nous usons n'est que depuis seix cens ans, etc. »
faisant du bassin barJique le générateur, jjour ainsi dire, d'un vase chrétien, mystique, — nous dirons tout à l'heure eucharistique — nous ne dépassons pas la zone rationnelle. Un érudil romaniste, dont l'opinion a une valeur réelle, M. llucher (1), a voulu pénétrer plus avant et dans certaines monnaies gauloises a cru trouver un certificat d'origine. Suivant lui, le PEK dont il est question dans les légendes galloises n'est que la reproduction du Cacabus, ou chaudron de guerre gaulois. Ce vase, d'abord grossier de dessin et de contours, s'est affiné au contai-l de la civilisation gréco-romaine, et il a fini par afTecterla forme de l'Athlon grec(2), vase sacré de la victoire. L'auteur des Iipopéi-s chevalerc.ujues, M. Léon Gautier, qui a nié toute ingérence celtique ou gauloise dans l'origine des romans, ne peut partager la doctrine de M. Hucher et est enclin à donner au Graal une paternité germanique, c'est-à-dire Scandinave. Avouous franchement que toutes les mylhologies pa'iennes avaient des rapports étroits, et parlant pouvaient avoir toutes conçu l'idée d'un symbole guerrier et religieux représenté par un Vase; admettons aussi sans discussion que les Trouvères anglo-normands, plongés comme ils étaient dans le fonds celtique, n'avaient souci d'aller cueillir au loin des légendes qu'ils avaient sous la main.
Par suite de quelles modifications ce vase bardique qui, de tout temps, avait servi à l'accomplissement de certains rites sacrés, s'est-il transformé en symbole chrétien au point de revêtir l'apparence du calice et de devenir purement eucharistique? C'est ce que je tenterai d'expliquer après avoir cherché le sens du mot Graal.
Malgré l'aridité d'une question d'étymologie, je suis obligé de m'y arrêter, étant données les dissertations sans nombre dont elle a été cause.
Gréai, Graal, Gradalis en bas latin, d'après les anciens auteurs, venait de crale.f, cralera. Bien que subtile, cette étymologie avait un sens; aussi... n'a-l-on pas voulu s'y arrêter. Des écrivains de valeur n'ont pas craint de dire qu'il fallait voir là une corruption de saïKj rral (3), royal, faisant allusion au sang du Sauveur qui fut recueilli dans le vase; un autre, s'en référant au dire de Merlin (dans la première branche de ce roman) a osé répéter qu'on appelait ainsi le vase sacré parce (ju'il était agri'able aux Chevaliers (4i. Borel a voulu le définir vase de grès; or, on n'est pas d'accord sur la matière qui composait le Gréai ; mais Borel insiste et démontre qu'à Toulouse et à Monlauban on appelle encore grasal une terrine.