M. Gaston Paris, Romania, viii
anciens récits poétiques en langue bretonne (l)et son témoignage est con- . firme par Pierre de Sainl-CIoud, un des auteurs du roman du Renard, par Reynaud. traducteur du lai d'ignaure, et par Tauteur anonyme du lai de VÉ'pine (-2.), par les trouvères enfin qui ne nient nullement avoir trouvé leurs héros chevaleresiiues, Cligès et Erec, Percevai et Tristan (3) dans des légendes bretonnes. On a déjà lu l'attestation de Robert Wace; au xiu' siècle Giraldus Caïubrensis nous dira que les bardes gallois possédaient des généalogies de leurs princes qui remontaient à Enée ; ces généalogies fabuleuses étaient proches parentes des Chroiiii/ues de Geoffiui de Monmouth et des Fahlfs arthnrieuui>s, et par cela même devaient avoir servi aux trouvères.
En résumé, les lais écrits en langue romane, échos de traditions et de chants bretons, furent, avec les contes « dits » par les fableurs, les véhicules par lesquels les fictions celtiques pénétrèrent en masse au xu" siècle dans la société courtoise d'Angleterre et de France (iV Inutile d'ajouter qu'au bout de peu de temps ces contes broiiés et emliarU/irutés par les fableurs ne reproduisaient plus qu'imparfaitement les récits gallois et bretons. Il faut entendre Gaullhier de Dourdan (un des continuateurs du Percevai de Chrestien de Troyes) se plaindre du peu de sérieux des « conteurs ambulants qui dient sans rime >■, de la manière dont ils travestissaient les clianls [iriinitil's...
I. .Moult ont Hé noble barun Cil de Bretagne li Bretun Jadis siileient par prucsce Par curteisic et par noblesce Des aveiiUires qu'ils oieent Qui à plusieurs genl avcneicnt Fère les lais par remcmbraunce Qu'on ne les mist en ubliaunce.
Marie de France, Lai de l'Equilan.
Les istoircs
Ke diversement ai contées N'es pas dites sans garant Les istoires en Irai avant Ki encore sont à Karlion Kn le mousticr saint Aaron Et en Bretafrne sont seues Et en plusieurs leus conneues.
.Vnonyme, Lai de l'Épine.
3. Marie de France : Lai du Chèvrefeuille; Lui de la folie Trislan.
Roipicfort a publié une édition générale des lais de Marie de France 1808 puis une édition restreinlp à douze lais.
Ces mêmes douze lais viennent d'ôlre réimprimés & Halle. Warnke, 1885.
4. Une fois traduits dans les autres langues les contes bretons devinrent pour les étranpen la lecture la plus charmante et le thème sur lequel les romanciers du moyen ftge bâlireut le plus volontiers leurs (ictions.
A.Thierry, Coiiguèle de l'Ani/leterre.
DIVERSES ORIfilNES DES ROMANS DE LA TABLE RONDE
En 1833, l'exi-stence de l'élément celti(iue dans l'origine des romans n'est plus niée, mais on discute son quantum et l'on délimite son influence. Fauriel est entré en lulte avec W. Schlegel ; sur un terrain où son adversaire est de première force, il s'avance timidement, rompt en arrière, puis lâche de regagner ce qu'il a perdu. Ce qui constitue l'ensemble des hésitations de Fauriel, ce n'est pas du tout, comme voudrait le faire croire Ampère (1), qu'il ne puisse déterminer « la part que les traditions galloises conservées dans les chants des bardes, dans les triades, dans les chroniques galloises peuvent revendiquer dans le cycle de la Table ronde >>. — Il se plaint de l'insuffisance des données qu'on a pour traiter ce sujet intéressant, de la légèreté avec laquelle on a répété sans fin des assertions qu'il eût fallu vérifier une bonne fois, et il fixe ce point : « Le seul moyen de parvenir à la vérité est de recourir aux sources celtiques et de bien déterminer les rapports des traditions bretonnes avec le fond et les données générales du roman de la Table ronde (2) ».
Sa distinction est celle-ci et n'est pas si spécieuse qu'à première vue on serait tenté de le croire : tout ce qui se rapporte au Saint-Graal a une origine partie monastique, partie celtique; pour les romans ou épisodes de chevalerie pure, le cercle Ivymrique seul semble rester la source.
Le fond de la querelle littéraire de Fauriel avec Schlegel roule justement sur ce point ; Schlegel nie toute espèce d'influence celtique, Fauriel tendrait au contraire à l'admettre, mais les révélations monastiques font de lui un hésitant. Au moins n'est-il pas de l'école de Walter Scott qui, niant tout ce qui n'est pas prouvé par lui-même, traite d'êtres chimériques Luc du Gast et Robert de Borron.
Après de La Rue, qui n'avait que les Bardes pour point de départ, voilfi donc Fauriel qui lève l'étendard de la critique sérieuse (3). Après l'appari-
1. Essai sur les Bardes. Ampère, traitant la rpiestion barditfue assez légèrement, semble avoir été mal inspiré en niant de parti pris l'influence de ces poètes populaires. Ce qui nous reste des bardes gallois nous fait pressentir ce qu'étaient les chants analogues de l'Armorique dont les lais anglo-norm.inds et français nous apportent l'expression.
2. Schlegel ne s'attaquait pas qu'à Fauriel ; il en veut à .\ug. Thierry qui a accepté peut-être un peu facilement les utopies de M. de la Villemarqué. « Il a couru, dit Schlegel en parlant de Thierry, après les feux follets d'une tradition postiche ; l'on ne saurait assez énergiquement protester contre une telle invasion de rêveries et de données apocryphes dans le domaine de l'histoire ».
Schlegel, Joucna/ des Débats 1833.