‹ Du roi Arthur et de la légende du GraalChapitre 8 sur 25 · Mort il y a quclipu'. mois à peine · texte numérisé non relu

Mort il y a quclipu'. mois à peine

Il se nommait lui-même le barde de Nizon; au xii"" siècle il eut été un conteor ou fahleor parfait. Comme eux il puisait aux sources celtiques, comme eux il :

fabloit por los contes embeleter Si bien que tout a fait fable sembler.

Si pour présenter l'auteur du Barzas-Breis. je le charge d'aussi peu louables couleurs, c'est pour mieux le défendre plus tard contre les calomnies dont son œuvre, après un succès écrasant en 1840, a été l'objet ensuite de la part de philologues envieux. J'ai montré d'aboi d les côtés faibles, ceux qui ont donné prise à la critique, ce goût un peu prononcé pour l'invraisemblable, je veux maintenant dire combien le « barde » emballé sur la muse bretonne était sincère, quels services il a rendus à la littérature celtique en faisant connaître le premier les Ma/jinogion, en forçant le monde des lettres à apprendre qu'il y avait encore une Bretagne, que cette Bretagne avait eu une litérature propre et qu'en cherchant bien on en trouvait encore des fragments.

Ce que les philologues ont reproché à M. de la Villemarqué et ce reproche subsistera, c'est d'avoir voulu avant tout être un écrivain. C'est parce qu'il était écrivain et qu'il savait agréablement présenter ses récils, conduire le lecteur sans pédanterie dans des arcanes inaccessibles au commun des mortels, parce qu'il savait faire désirer une révélation sur les mœurs bardiques en étageant les surprises, que M. de Villemarqué a réussi du premier coup.

La mise en scène était si bien préparée, les détails si précis, la chronologie apparente si vraisemblable que les lettrés eux-mêmes y furent pris. Avant que d'être publiés ses « Barzas Breis » étaient escomptés ; Augustin Thierry joignait le Chant de Aomenoé aux lettres sur l'histoire de France (or il est prouvé maintenant que ce chant est apocryphe), de grands critiques puisaient dans ses livres et déclaraient que la Marche d'Arlhui- {Barzas Brcis t. i. ) recueillie par M. de la Villemarqué dans un hameau du Morbihan avait un caractère d'authenticité.

Le système de M. de la Villemarqué était d'être audacieux; je ne sache pas qu'il eût rien de dantonien ni dans la manière d'agir ni dans les idées, pourtant il appliqua à une littérature mourante un remède héroïque qui réussit. Il la ressuscita en la créant de nouveau; les mots qui lui manquaient, il les forgea avec l'aide du glossaire néo-breton de Legonidec et en revanche pour revêtir ses poésies du caractère nécessaire de pauvreté archaïque, il supprima tous les mots d'origine latine ou française; les Bretons comprirent peu, mais les philologues désintéressés qui comprennent les textes, un dictionnaire à la main, hochèrent la tête en signe d'assentiment. J'ai dit les philologues désintéressés ; les autres, c'est-à-dire ceux qui avaientjeté leur dévolu sur la « matière de Bretagne » n'admirent pas la cueillette faite dans leurs pépinières et les Luzel, les Le Men, qui eux aussi voulaient avoir inventé les chants populaires, crièrent haro et

1 i DIVERSES ORIGINES DES ROMANS DE LA TABLE RONDE

voulurent jnouver que si la moitié des récits de la Villemarqué avaient une naissance légitime, les autres étaient de vulgaires bâtards où sens et langage étaient travestis. Je n'ai pas à entrer dans le détail minutieux de tous ces vieux souvenirs bretons dont le principe existe mais qui perdent de leur valeur sous la forme élégante mais inexacte dont la Villemarqué les revêt. Je ne retiendrai que ceux qui pourraient avoir un intérêt celtique c'est-à-dire un rapport avec les Romans soit directement, soit indirectement par le canal gallois. Nous ne suivrons pas le poète quand il nous dira que ddns Lez lireis (Morvan, vicomte de Léon, surnommé Hanche de la Bretagne), il faut voir l'idée d'Arthur venant sauver la Cambrie, mais nous admettons que dans ce même chant il y a des passages qui ressemblent fort aux Enfances de l^erceval ; Chrestien de Troyes a certainement puisé à une source bretonne analogue à celle qui a fourni le Percdur des Mabxnogxon.

Nous devons donc faire une sélection dans l'œuvre abondante de Villemarqué, avouer qu'il a purifié à sa façon, une langue qui d'après le Catho- Ikon de Lasadeuc publié par Le Men n'a pas subi de changements notables depuis Charles VU et que, par conséquent, ses adaptations sont rarement vraies, mais en même temps lui concéder — en cela d'accord avec ses adversaires M. Lejean, .M. d'Arbois de Jubainville et M. Luzel, — que le fond des récits existe et qu'ils peuvent èlre l'expression de chants plus anciens. Il a voulu, en le faisant intervenir dans le Barzas-Breis, ressusciter Gwenc'lan le seul barde armoricain dont on puisse reconstituer l'existence. (On a su, il y a peu d'années, qu'un manuscrit le concernant se trouvait parmi les précieux pajjiers de l'abbaye de Landevennec prèsde Brest, mais qu'en 1793 le trésor de la « librairie » monacale s'en était allé sousla forme de gargousses.) Ce chant avait été recueilli également par M. de Penguern et cité par Dom Pelletier pour ses ressemblances avec certaines strophes de Llywarch-Hen et d'Aneurin on peut lui donner une origine assez certaine. On y ajoutera les petits poèmes sur .Merlin le devin dont le verset final est analogue à une strophe attribuée à Taliessin.

Ne dcuz iJivlnour iieincd Duu. 1 Nfinct Dou ne doez devin.

Il n'y a que Dieu qui soit devin. | Si-ns identique.

Ceci fait allusion à la conversion de Merlin par saint Colomban; c'est la fin de l'admonestation du saint.

L'éternel honneur de M. de la Villemarqué aura été de nous apprendre à nous servir de la Mi/vi/rian Arcliniolo^;/ of Wales et d'avoir donné une traduction française (les .l/ninî'ij/d/i. C'est lui qui a marqué le point de direction et on <loil s'en montrer reconnaissant. Il a été trop Breton au lieu de n'être que Celii jue,il a été trop poète au lieu de donner naïvement les textes recueillis en Cornouailles ou au pays de Vannes; en voulant trop démontrer il a amené une réaction contraire et l'œuvre qu'il \oulait

faire historique, un peu en violant l'histoire, n'est restée que littéraire. Un peu entraîné par sa fantaisie lyrique, la ViUemarqué ne saurait laisser un système d'origines sans appel. Ayant supposé le problème résolu dès le début, il s'appuiera trop sur la Chronique de Nennius, sur la thèse de l'ermite breton qui a composé le jcanevas du Joseph d'Arimathie et conclaera trop facilement et sans combat, à l'origine entière des romans chez les peuples bretons. Si sa critique trop optimiste est jugée maintenant un peu superficielle il n'en a pas toujours été ainsi. L'auteur anonyme d'un article du Blockwood Maqazine (1863) que j'ai sous les yeux, partage très facilement son opinion sur l'identité de langue, de poésie et de traditions qui régnait dans les deux Bretagnes : il croit aux rapports constants des peuples celtiques et aux échanges continuels de leurs pensées littéraires. L'ingénieux écrivain fut du reste récompensé de ses efforts quand, enl838, il se vit chargé de représenter les lettres françaises à une « assemblée » populaire du pays de Galles. A un vieil homme aveugle qui lui souhaitait la bienvenue en qualité de représentant des bardes, il répondit par des vers écrits en vieux Breton; les assistants le comprirent et lui décernèrent la couronne des poètes. C'est peut-être la dernière fois que même au pays gallois on a reparlé officiellement de la cour du roi Arthur à Caerleonsur-Usk, et de Merlin le devin et de la reine Gwenhywar et de Lancelot et de Tristan.

Entraîné par cette poésie enveloppante des choses de Bretagne, qui vous charme et vous retient, j'ai semblé oublier les sévères professeurs de llxlie qui, depuis quelques années, éditent à grand fracas les œuvres de Chrestien de Troyes (qu'on n'édite pas en France) et les compulsent, annotent et commentent. La lice est ouverte et n'est pas près d'être fermée. Je voudrais seulement donner en épilogue de cette déjà trop longue analyse des critiques l'aperçu des points de contact avec les opinions précédentes et en même temps des divergences d'une certaine valeur.

M. Foerster, qui publie Chrestien de Troyes, émettait l'opinion dans la préface à.'Yvain, que les romans de Chrestien n'avaient absolument de celtique que le nom. La forme précise sous laquelle cette sentence était rendue souleva, comme on peut s'y attendre, des objections dans le camp des savants. M. Gaston Paris qui, nous le savons, opine pour l'origine gallo-normande, avec les modifications apportées par les mœurs françaises, répond dans la Romania. M. Foerster fait alors une concession, et dans l'introduction à'Érec et Énide (1890), il reconnaît qu'avant Chrestien il a existé une légende arthurienne popularisée par des conteurs de la Bretagne armoricaine, que Chrtslien, pour populariser son œuvre, l'aurait frappée d'un coin celtique en bretonisant les noms et en prenant la Grande- Bretagne pour le lieu des exploits de ses héros. C'est la thèse également soutenue par M. Golther (1).

Page 1