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L'ISOLEMENT

La désinfection, appropriée au genre de lamaladie, conduite de façon éclairée, donne de très heureux résultats. Cependant, elle est impuissante à l'encontre de la fièvre jaune, de la fièvre typhoïde et du choléra, et il est aujourd’hui démontré que vis-à-vis des autres affections transmissibles telles que la diphtérie la variole, la scarlatine elle ne suffit pas. Le fait de passer à l’étuve les linges, les vêtements qu’a souillés le malade, de nettoyer sa chambre de façon antiseptique ne préserve pas de la contagion les personnes saines qui vivent dans le milieu infecté. Le diphtérique crache à tous moments des germes nocifs, les bacilles de la typhoïde se transmettent par les objets, par la literie ; le moindre contact porte l’infection (1). Les personnes qui vivent autour du malade, qui le soignent, courent chaque jour le risque d’être

1. Le D' Vaillard a montré que sur 1397 cas de fièvre typhoïde dans lesquels on avait pu dégager la cause de la maladie,on avait incriminé 1315 fois le contaet par les mains.

J. Humbert 12

atteintes ; et, lorsqu'il s’agit de gens pauvres qui habitent dans un logement étroit et malpropre, le danger est plus grave encore. Si, dans une chambre où agonise un varioleux, le père de famille est obligé de prendre ses repas, peut-être même de coucher; si, près de l’enfant atteint de rougeole circulent ses frères,ses sœurs,demain le mal peut s'étendre à l’atelier, il peut envahir l’école.

La loi de 1902 ne prévoit que la désinfection; elle y subordonne toute la prophylaxie. Elle n’a pas prescrit le seul mode de défense vraiment efficace et pour combattre le mal, et pour préserver la collectivité : l'isolement des contagieux. Les règlements sanitaires en parlent bien un peu, mais ce ne sont, à proprement parler que des conseils. &« Le mot d'isolement, lisons-nous dans le rapport de la commission préfectorale du département de la Seine, doit être surtout entendu dans son sens médical. Il ne s’agit pas de transporter malgré lui ou sans le consentement de ses ayants droit le malade dans une maison de santé, mais de faire pénétrer dans les habitudes des médecins aussi bien que dans celles du public l’idée que l'isolement à domicile est désirable et possible. »

L'isolement n’est donc pas obligatoire. Le légisiateur a redouté l’intervention administrative amenant une séparalion brutale dans des moments particulièrement pénibles. Il a voulu par-dessus tout sau-

vegarder la liberté individuelle. De très sérieuses raisons militaient en ce sens, ne füût-ce que l’état de nos mœurs... Et pourtant, les résultats de cette pratique ne sont pas douteux. Dans les pays du nord, presque tous les malades sont soignés à l'hôpital. C’est ainsi que la lèpre et la tuberculose qui décimaient autrefois la Suède,la Norvège et le Danemark ont pu être arrêtées. On comptait en Norvège en 1856 2.833 lépreux, en 1907, le nombre tombait à 438. En 1882, à Copenhague, il mourait 300 tuberculeux par 100.000 habitants. En 1907, la proportion tombe à 140.

L’isolement peut être obtenu de deux façons : au domicile ou à l'hôpital spécial. À domicile, il est malaisé de surveiller l’application. Le second mode est préférable.

Les Américains, pour assurer le fonctionnement de l’isolement,ont prescrit des mesures particulièrement rigoureuses.

Tout médecin qui constate une maladie infectieuse doit en faire la déclaration sur-le-champ, parfois même par téléphone, à l'inspecteur départemental d'hygiène. Ce dernier se rend immédiatement sur les lieux. Le malade est-il soigné dans une pièce voisine de locaux qui ont une destination commerciale, la fermeture en est ordonnée.

Lorsque le malade habite un appartement ou un garnis, l'inspecteur appose à la porte de l’apparte-

ment et dans le vestibule ou hall d’entrée de l'immeuble un placard indiquant l’étage et le nom du malade. Quiconque enlèverait ce placard serait passible d’une amende de 250 francs.

L’isolement prescrit peut durer cinq semaines. L’inspecteur d'hygiène en surveille l'application ; il fait enlever les tapis et les tentures, fait désinfecter ou détruire les objets ayant servi au malade. Toute inobservation entraîne le transport à l'hôpital. Durant la maladie, aucun travail tel que la confection d’habits, le lavage des linges, la fabrication de marchandises ne peut être fait par des personnes qui occupent l’appartement (1).

Ces mesures doivent être observées dans tous les cas de scarlatine, diphtérie, rougeole. Tout manquement entraîne le transport à l'hôpital.

Les Américains estiment qu’un contagieux est un danger public contre lequel la société peut légitimement prendre des mesures de préservation les plus étendues. Au point de vue prophylactique, leur mode de défense est excellent ; ilest accepté par les Anglo-Saxons. Chez nous, il apparaîlrait comme draconien. Son application entrainerait les pires abus

1. Les règlements scolaires sont particulièrement rigoureux. En cas de rougeole ou de diphtérie, on exclut non seulement de l’école l'enfant qui est atteint, mais aussi ses parents, frères, sœurs qui habitent avec lui et ceux, s'il y en a, qui seraient instituteurs. D' Clerc, Revue d'hygiène et de police sanitaire, avril 1910.

et serait désastreux pour les gens qui en seraient l’objet. N’a t-on pas vu des propriétaires congédier leurs locataires atteints de tuberculose, et ces derniers chercher vainement à se loger dans le quartier, parfois, même à se replacer. Mettre une pancarte à la porte d’un logement, ce serait désigner le malade à la vindicte du propriétaire et des voisins, et lui causer les pires ennuis.

Sans aller aussi loin, d’autres législations ont prescrit,en cas de maladie transmissible, l'isolement du malade, ou son transport à l’hopital spécial. C’est la, croyons-nous, la véritable solution. Dans les pays du Nord, les riches comme les pauvres sont soignés dans les locaux hospitaliers qui sont aménagés dans ce but d’une façon spéciale. Et là, on fait de la bonne prophylaxie.

En France, les hôpitaux sont construits selon un mode archaïque. Mal organisés, mal distribués, ils ne répondent plus du tout aux nécessités actuelles, aux besoins de la science. Au point de vue spécial de l’isolement des contagieux, ils sont absolument insuffisants.

M. Jules Huret, dans une étude récente sur Berlin, montrait combien les hôpitaux allemands sont supérieurs aux nôtres : «Je voudrais,disait-il, transmettre un peu de la honte que j'ai ressentie aux hommes qui en sont responsables, c’est-à-dire aux fonctionpaires de l’Assistance publique,aux conseillers muni-

cipaux et même aux ministres de la République ». M. Huret écrivait en 1909. Le rapport de l’Inspectiou Générale des services administratifs illustre singulièrement sa boutade.

Sur 360 localités inspectées pendant l’année 1909, 160 environ sont pourvues de pavillons spéciaux, mais «ces installations,dont beaucoup sont récentes, sont loin de répondre également à leur objet,et dans un trop grand nombre de cas les dispositions défectueuses empêchent d'obtenir une partie des avantages cherchés ».

Tantôt, les pavillons sont mal placés : en bordure de la rue comme à Autun ; à trois mètres du pavillon destiné aux femmes, comme à Cognac ; dans le rez-de-chaussée de la maternité, comme à Vierzon. Leur disposition intérieure est défectueuse : tous les contagieux sont placés dans de grandes salles contenant un grand nombre de lits (Annonay, Cognac, Compiègne, Grenoble, Montpellier, Bayonne,Melun, Rochefort). Parfois le mobilier est désuet ; composé de fauteuils rembourrés, de tables entourées de rideaux, il ne se prête pas à la désinfection.

Dans certaines villes, les pavillons ne sont pas utilisés, et servent à tout autre chose que la prophylaxie. À Bergerac, l'inspecteur général trouve les tuberculeux dansle pavillon d'isolement ; les scarlatineux étaient dans deux petites chambres voisines de la salle des fièvreux. À Saint-Jean-d’Angély, une

partie du pavillon sert à la visite des filles soumises, l’autre partie est habitée par le jardinier. À Rochefort, les ménages de gardiens se sont installés dans le pavillon ; {une chambre du quartier des femmes est leur fruitier, la pharmacie est devenue leur cuisine, et ils utilisent le vestiaire comme salle à manger... La salle des hommes sert de dépôt depuis dixhuit ans à un encombrant matériel de feu d'artifice placé par la ville ».

Quant aux hôpitaux qui ne possèdent pas de pavillon d'isolement, les services destinés aux contagieux y «laissent dans l’ensemble énormément à désirer ». Le plus souvent, c’est dans une ou deux salles annexes, sans tisanerie, sans water-closet, que l'on reçoit tous les malades sans distinction de cas. Ces salles sont dispersées ou bien enclavées au milieu des autres. En un mot, le service y est mal organisé.

Et nombreuses sont les villes dans lesquelles il n’y a pas même de locaux affectés à l’isolement (1). Les conséquences peuvent en être particulièrement graves quand il s’agit de stations maritimes telles que Boulogne-sur-mer, Cherbourg, Quimper. A

1. Rapport précité : Sur 360 hopitaux visités : 74 remplissent des conditions satisfaisantes,45 possèdent des services de contagieux passables, 58 n’ont que des locaux nédiocres,62 présentent des installations mauvaises avec un nombre de lits généralement très insuffisant, 111 environ, ne disposent d'aucun l’ocal pour l'isolement des contagieux, ou de locaux si défectueux qu'ils peuvent être considérés comme inexistants.

Oloron, en 1907, on a du refuser d’hospitaliser huit varioleux parcequ’il n’y aaait pas à l'hôpital de locaux appropriés !

Sur 360 hôpitaux visités en 1909, 111 ne disposent d’aucun local pour l'isolement des contagieux, ou de locaux si défectueux qu’ils peuvent être considérés comme inexistants. Le danger de telles organisations se manifeste sans cesse, de fait de la contagion des malades. « Dans une ville de l'Est, l'inspecteur général trouve dans une salle commune de l’hôpital un typhoïdique et deux scarlatineuses. Le médecin lui fait connaître qu’il avait eu à recevoir en même temps une femme atteinte de scarlatine et une autre de fièvre typhoïde. Ces deux femmes placées dans deux lits contigus guérirent toutes deux de l'affection pour laquelle elles étaient entrées, mais, au cours de leur convalescence, celle qui avait eu la scarlatine prit la fièvre typhoïde et celle qui avait eu la fièvre typhoïde prit la scarlatine qu'elle transmit à son tour à sa voisine de lit ». (1) À Orange, un enfant élevé à l'hospice y contracte la fièvre typhoïde sans avoir jamais quitté le local hospitalier. Les exemples pourraient être multipliés…

Après M. Jules Huret, MM. Courmont et Herriot nous apportaient, en 1910,les résultats d’une mission à travers les grands hôpitaux d'Europe. En Alle-

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