‹ Du rôle de l'e muet dans la versification françaiseChapitre 5 sur 7 · III. — Fonction rythmique de Te muet · texte numérisé non relu

III. — Fonction rythmique de Te muet

Nous avons recherché, dans ses diverses situations à la fin et dans le corps du vers et à l'hémistiche, la nature vraie de Ve muet, il faut étudier maintenant quelle est sa fonction, non poétique^ mais rythmique, comment il concourt avec d'autres éléments, la césure, la rime, le comput des syllabes, à la composition du vers français et de la strophe. Nous allons faire ici les mêmes distinctions et l'observer à ses diverses phases.

a). — A la fin du vers.

C'est là que Ve muet a ses fonctions les plus importantes, détermine les rimes masculines et les rimes féminines. Or, au moins dans le système classique et actuel, il doit y avoir alternance constante entre ces deux sortes de rimes.

Ici la rime et la terminaison sont deux éléments étroitement unis. Il ne nous choque nullement de voir 4, 5,8 terminaisons féminines de suite si elles comprennent la même rime, mais deux terminaisons féminines se suivant,si elles portent des rimes différentes, nous blessent. Quoiqu'en théorie ce ne soit pas la rime qui est masculine ou féminine, mais le mot, cependant en pratique c'est la rime qu'on dénomme ainsi.

Dans l'ancienne poésie française, il n'existe aucune alternance entre les deux rimes, on ne sent pas Ve muet. Au 13* siècle Rutebœuf ne suit aucun ordre.

Complainte dOutre-Mer.

Emperéor, et roi, et conte, Et dux, et prence, à cui Ton conte Romanz divers por vos esbattre De cels qui se seulent combattre çà en arriers por sainte Eglise Quar me dites par quel service Vous cuidez avoir paradis ?

Voilà six vers qui se suivent et se terminent tous par des rimes masculines. Bien plus, ce qui est autrement grave, dans la poésie assonante la rime féminine rime avec la masculine.

Ces poètes ne sentaient pas la sonorité de 1'^ muet, pas plus que nos paysans, comme nous le verrons plus loin, ne la sentent aujourd'hui. C'est pour cela qu'ils ne le comptent pas non plus à l'hémistiche. Cependant l'habitude de faire rimer un mot masculin avec un féminin disparaît vite. On acquiert la sensation de la valeur rythmique de Ve muet, mais non encore de sa fonction.

Voici cette fonction. On doit faire se succéder deux rimes masculines, puis deux féminines, puis deux masculines, sans pouvoir jamais changer cet ordre; ou bien faire alterner en faisant se succéder un vers en rime A masculin, puis un autre en rime B féminin, puis un troisième vers en rime A masculin, enfin un quatrième vers en rime B féminin. Nous ne décrivons pas ce procédéquiesttrop connu, nous voulons seulementlesituer.

Quel est son but ? Il ne peut en avoir un esthétique, dans l'intention de produire tel effet poétique, car il est toujours le même, quelque soit le sujet.

Son effet rythmique est de procurer une alternance entre te rythme ascendant et le rythme descendant^ ce qui donne une oscillation des plus agréables à Toreille. Le rythme naturel du langage français est ascendant, iambique, la syllabe accentuée se trouvant à la fin des mots, et Ve muet qui suit se prononçant à peine dans le langage ordinaire ; comme toute ascension, celle-ci ne laisse pas de devenir pénible à la longue ; si le vers pouvait finir en pente, en pente très douce, il y aurait là, au point de vue sensationnel, un délassement, non point le repos entier et profond créé par le silence qui suit le vers^ mais le repos conscient. Tous les rythmes ont obtenu ce résultat par les syllabes «/one^; en Italien même, cette descente est à plusieurs degrés ; dans le vers tronco, finissant sur une syllabe accentuée, il n'y a point d'atones à suivre ; dans le piano il y en a une, comme dans la rime féminine française ; dans le sdrucciolo, il y en a deux ; ces syllabes surnuméraires ne comptent pas pour^ le nombre de syllabes, mais on ne les en entend pas moins ; le français ne peut obtenir ce résultat qu'avec Ve muet. Mais il robtient plus complet, parce qu'il y a dans cette langue beau-

coup de mots terminés ainsi. En Italien, ce sont les mots ironchi qui manquent, et le vers ne peut établir d'alternance h cause de cette pénurie, tandis que le français la peut, c'est une grande supériorité.

L'alternance entre le vers à. rythme ascendant et celui à rythme descendant, au moyen des terminaisons féminines, est d'autant plus précieux qu'elle ne pourrait être obtenue autrement. Même dans le vers féminin, le commencement et la marche du vers restent masculins, ce n'est qu'à la (in et à la dernière syllabe que le rythme change, qu'il s'y opère un virement qui lui donne une tournure descendante. Ce virement est très agréable à l'oreille.

Nous avons dit que l'intention poétique n'existe pas encore; quant à celle rythmique, elle consiste à donner par cette alternance on effet de symétrie acoustique; l'atone se retrouve régulièrement au même endroit, c'est un point de repère et de retour.

L'impression est si forte que des vers blancs , c'est-à-dire sans rime, produiraient l'effet d'être rimes, si l'on conservait rigoureusement cette alternance. Aussitôt qu'elle est rompue, l'oreille est désagréablement surprise, elle cherche son e muet.

Nous verrons plus loin que des écoles modernistes veulent détruire cette alternance ; nous apprécierons plus loin le mérite de cette innovation. Dans l'état actuel, cette alternance des rimes masculines et féminines est un des plus puissants ressorts du ■vers français. Elle donne une graqde variété , tantôt une impression forte, tantôt une autre plus douce, qui se répandent alternativement de l'oreille dans l'esprit lui-même.

b). — A thémistiche-

Ici la césure masculine et la féminine auraient pu avoir un effet rythmique, elles en ont un en latin. Par exemple, la césure après l'arsis et celle au milieu ou à la fin de la thesis sont bien différentes. En français, on ne peut rien observer de tel, parce que la césure féminine est entièrement interdite. On

peut regretter celle qui rejette la syllabe atone sur l'hémistiche suivant, et aussi celle qui supprime la syllabe atone; chacune aurait eu des effets harmonieux, surtout dans certaios vers. Des césures trop fréquentes dans le môme vers le hachent, produisent un effet désagréable par leur répétition, et sont par leur difficulté un obstacle à la composition. C'est ce qu'il est aisé d'observer sur l'e vers de 9 syllabes dans sa forme3 + 3 4-3 Le sol€il I me réchauffe | et m'éclaire Ton amour | brûle, brille | encor mieux Cette section incessante du vers agace à la longue. Au contraire, sien conservant la première césure complète (accent tonique et fln de mot) on compose la seconde d'un accent tonique, cette régularité faligante disparaît, sans que le rythme en souffre.

Le soleil | à lumië | re divine A jailli I du nua | ge sur nous A chauffé 1 ta peti | te poitrine Mon enfant | c'est L'ami | bon pour tous.

Dès lors un vers rigide, presque cassant, devient souple et beaucoup plus doux.

Ce procédé produirait aussi un excellent effet dans les vers de il et 13 syllabes, partout où il y a deux césures. Il rendrait l'alexandrin bicésuré plus souple.

Tonales chagrins [ et les triste | sses, les remords Les souvenan | ces, les malheurs | ont sur mou corps Laissé leur trace | et sur mon & \ me pour la vie Ahldarevi t vrejen'aiplus I ta même envie

c). — Dans le corps du vers.

On peut se servir ici de \'e muet, et on doit le faire en dehors de tout effet poétique cherché, de manière à produire l'euphonie, d'abord celle absolue, puis celle qui résulte de l'alternance et de la symétrie.

Tout d'abord il ne faut pas que le vers contienne des e muets «e suivant en trop grande quantité.

Dans ce vers ;

Jq te le dis, je te donnai ce que je puis

Page 1