‹ Du rôle de l'e muet dans la versification françaiseChapitre 6 sur 7 · VT · texte numérisé non relu

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L'oreille est blessée par cette succession d'^ muets. Ces mots . Je te le dis ne peuvent entrer dans un vers sans lui retirer l'euphonie, de quelque manière qu'on les prononce.

Lorsque les ^ muets ne se suivent pas, mais sont trop fréquents, le môme résultat reparaît, mais il peut être masqué, comme nous l'avons dit, par la prononciation qui en supprime quelquesuns et les remplace par une insistance sur la syllabe précédente.

Un vers qui ne contient pas d'e muet est en thèse moins euphonique que celui qui en contient au moins \irx, mais il est préférable à celui qui en a un trop grand nombre. Ces e muets, enefifet, brisent la phrase poétique.

11 est mauvais que dans les deux hémistiches, les deux e muets, s'il y en a deux, se placent au même endroit, parce que ces hémistiches se trouvent ainsi fléchir symétriquement, ce qui leur tire de la solidité.

Pourtant on peut y chercher certains effets.

La mère aime l'enfant, Tenfant faible sa mère.

Non seulement il en résulte une sorte de rime non symétrique, mais une rupture au même point qui fait vaciller l'équilibre.

Mais c'est surtout de vers à vers qu'il importe de faire attention à l'emploi de Ye muet. S'il est mauvais, Teuphonie est blessée. Il ne faut pas que les e muets se trouvent à la même place dans les deux vers consécutifs, surtout s'ils riment ensemble et forment couple.

Pourtant on peut y chercher certains effets.

Triste, n'ayant jamais vu sa mère sourire 11 tombe sans passé, sans caresse d'amours, II tombe délaissé, sans que l'âme respire Même le souvenir qui console toujours

Cet inconvénient se change en avantage dans les vers précités, parce que Talternance parfaite et le sens y créent une sorte d'harmonie nouvelle et imitative, mais il demeure quand en même temps il y a dans chaque vers au môme hémistiche plusieurs e muets semblablement placés.

Tels sont les effets purement rythmiques ou euphoniques que produit l'emuet dans le vers, il faut maintenant rechercher que en est l'effet poétique ou sensationnel.

Dans Tensemble du poème, s'il est non strophique, les rimes masculines et les féminines alternent régulièrement ; il n'y a pas alors de poème masculin ni de poème féminin possible; s'il est strophique, il en est de même. Lorsqu'une strophe se termine sur une rime féminine, la suivante commence et flnit^ pour conserver le môme agencement, par une rime masculine, parce que môme de strophe à strophe il faut alterner. Est-il possible de créer un poème féminin véritable, c'est-à-dire dans lequel toutes les strophes se termineraient par une rime féminine ?

Dans le système classique cela est possible en employant le procédé simple suivant.

La première strophe serait ainsi contruite MPMP, la seconde MPMP etc.

Enfant tu grandis, que ton cœur soit fort !

Lutte pour le bien, la défaite est sainte ; Si tu dois souffrir, demande à ton sort Un regret parfois, - jamais une plainte.

Ecris, parle, agis, sans peur du danger, L'univers est grand, que ton œil y plonge l Tu pourras faillir, môme propager Une erreur parfois, — jamais un mensonge.

Manubl.

Ce poème féminin, où toutes les rimes féminines ressortent par la position de finale qui leur est donnée exprime bien la résignation.

D'autres combinaisons sont possibles, quoique moins simples pour obtenir le môme résultat.

Tel est le maximum de l'usage que les classiques ont fait de ralternance de la rime masculine et de la féminine pour obtenir des effets poétiques. Il leur est interdit par eux-mêmes de faire suivre une rime féminine d'une autre féminine ne rimant pas avec la première; il en est de même des rimes masculines. Dans ces conditions, les variations sont limitées; à plus forte raison leur est-il défendu de composer une stance entière de rimes masculines seulement ou de rimes féminines seulement.

Mais on a essayé de nos jours de briser ce cadre jugé trop

Un pourrait établir un dialogue où toutes les paroles de l'un seraient en vers masculin et toutes celles de l'autre en vers féminin, ce qui pourrait produire des sensations appropriées.

Tel est le rôle sensationnel qu'on peut tirer de Ve mvet à la Ad du vers.

6). — A r hémistiche.

Régulièrement et dans le système classique on ne peut tirer de Ye muet à l'hémistiche aucun effet, parce qu'il est proscrit à cette place, à moins qu'il ne s'élide.

Si, au contraire, on admettait, comme en italien, à la césure un e muet non élidé qui se reporterait sur l'hémistiche suivant, on obtiendrait certains effets.

Par exemple, voici deux séries de vers de 9 syllabes suivant la formule 3 + 3 + 3 qui produisent en raison de cette circonstance des effets différents.

Cest ton Dieu qui t'appelle et t'èclaire A tes yeux a brillé sa lumière.

Chaque césure est masculine, se termine à la fois sur une syllabe accentuée et la fin d'un mot, ce qui lui donne un aspect énergique.

Mais

La plus dou I ce parmi | les étoiles C'est ton â. I me qu'entrou | vrent tes yeux Lapaùpiè | re soulè | ve son voile, Et j'admi | re soudain | d'autres cieux.

Dans les deux premiers vers et le quatrième la première césure ne consiste plus qu'en une insistance sans repos ; il en est de même des deux césures dans le troisième vers. Ce rythme est adouci et comme voilé. C'est la césure italienne.

c). — Dans le corps du vers.

Ici il s'agit d'effets plus délicats ; le poète peut, par la distribution des e muets donner au vers des couleurs tout à fait différentes. S'il les exclut longtemps, le poème devient sans ressort, mais cela est utile s'il veut exprimer un sentiment raide, contenu, violent. Au contraire, la multiplication des e muets, s'ils ne se touchent pas, peut donner une grande douceur.

Il devra les distribuer surtout de manière à faire alterner les arsis et les thesis^ et de cette manière on pourrait former un vers accentuet.

Dans le roman de la, Rose, Ve muet forme une rime véritablement féminine dont il est tenu compte ; on ne peut faire rimer avec un mot terminé par un e muet qu'un autre mot terminé de même, mais il n'y a point d'alternance, un couple masculin peut être suivi de deux ou trois autres masculins aussi, et réciproquement.

Li tens s'en va nuit et jour Sans repos prendre et sans séjour Et de nous se part et emble Si celéement, qu'il nous semble Qu'il s'arreste a dès en un point, Et il ne s'i arreste point ; Ains ne fine de trespasser.

Que nous ne puet néis penser Quex tens ce est qui est présens.

Plus tard la polarisation augmente, et comme aujourd'hui, le couple de vers masculins ne peut être suivi que d'un couple de vers de nom contraire, et Réciproquement.

Seulement des cas ambigus existaient et existent encore de nos jours. Il y a des rimes terminées par un e muet en enty qui rangées exceptionnellement dans la classe des rimes masculines. C'est ce qui arrive à la 3® personne du pluriel de l'indicatif imparfait et du conditionnel présent et, en outre^ dans les mots : aient et soient. Il en était déjà ainsi lorsque ces Anales se prononçaient oient au lieu de aient : au contraire oient, à la 3' personne de l'indicatif présent reste féminin. C'est une anomalie difficile à interpréter et un reste de la confusion ancienne. Il y a en outre, les raisons étymologiques.

A l'hémistiche ou Ve muet seul suivi de consonnes ne compte pas ; il n'y a donc pas de véritable césure féminine.

Dans la Chanson de Roland.

Quand se redre(cet) | mult par out fier le vis Dist as messa(ges) | vus avez mult bien dis.

Nous avons exposé plus haut qu'à côté de cette césure où Ve muet ne comptait pas, il en existait un autre où il était reporté sur l'hémistiche suivant, et une autre où il supportait Varsis.

aussi dans le corps du vers. Cependant elle conserve la distinction entre la rime masculine et la rime féminine. Mais il y a une curieuse observation à faire ; la chanson rurale suit les règles de la poésie ancienne, elle compte la plupart des e muets dans le corps du vers ; la poésie urbaine, celle de Touvrier, du matelot les retranche, au contraire, tous. Cela revient à dire que la chanson populaire suivit d*abord le système de celle ancienne littéraire et comptait les e ; puis la sonorité de Ye diminua sans doute, et on arriva à Téliminer.

L'artilleri(e) du roi François A troys lieues fut assiégée — Regardè(rent) à sa casaque Avisè(rent troys fleurs de lys.

Regardè(rent) à son espée, François ils virent écrit Il le prirent et (le) menèrent Droit au château de Madrid Et le mi(rent) dans une chambre Qu'on ne voirait jour ne nuit, Que par une (pe)tite (fe)nôtre Qu'estait au chevet du lit.

Il faut remarquer qu'on a dans ce chant compté ou supprimé ad libitum Ve muet.

Dans les chansons modernes, le procédé s'accentue.

Acceptez ce gâteau Que not' main vous présente. •• L' bouquet que j* vous offrons Que j' vous prions de prendre.

On fait môme disparaître des voyelles autres que des muettes.

Vous v's ôt' en chargé* d'un mari.

Et d'un mari, c'est un* grand* charg' Au soire, quand i s'y rendre Y v'dra trouver sa soup' trempé'.

Les poètes lettrés qui ont voalu imiter la chanson populaire ont aussi supprimé Ve muet.

Les langues, autres que le français, où domine Ve muet, sont surtout TAllemand et TAnglais. Le processus rythmique est bien différent dans les deux. En Allemand, Ve muet conserve une plus grande sonorité qu'en français ; il ne disparaît point entièrement, comme chez nous, à la fin des mots dans la prononciation. Il crée donc une ihesis bien distincte de Varsis qui précède, môme dans la conversation. Aussi le rythme qui en résulte n'est point latent comuiQ en français, mais patent. A Thémistiche, Ve muet n'est pas souffert, on ne peut ni en faire abstraction, sa sonorité est trop grande, ni le rejeter sur la syllabe suivante. Enfin dans le corps du vers on l'élide quelquefois, mais rarement. Nous ne parlons pas de l'ancien rythme germanique où l'on ne tenait compte que des toniques, et où les atones disparaissaient aussi bien que les muettes.

En Anglais, le système est tout autre. Autant Ve muet allemand est resté sonore, autant Ve muet anglais l'est peu, du moins en versification, car dans le langage ordinaire il sonne parfaitement quand il est suivi à's ou de nt.

Tout d'abord à la fin du vers l'anglais pourrait observer l'alternance de la terminaison masculine et de la féminine, mais il ne le fait pas et on voit se succéder des vers masculins d'une rime et d'autres vers masculins d'une autre rime. Bien plus, il peut faire rimer ensemble une terminaison masculine avec une terminaison féminine, comme dans ces vers ;

I hear a voice exclaim

My way-worn countryman, who calls

On distant Ënglish name.

Dans cette langue on peut dire qu'en thèse il n'y a pas d'alternance entre le vers masculin et le féminin. C'est dire que dans la poésie le son de Ve final a disparu.

A l'hémistiche, l'Anglais ne compte pas non plus e, es, ent; il suit le système du vieux français.

Il ne les compte pas davantage dans le corps du vers, cependant s'il en a besoin, il a la faculté de le faire.

En résumé, Ve muet peut rester absolument muet à toute place, 'comme dans le langage familier. Si le poète le compte, c'est une licence.

du vers. Ils prétendent que ce rythme est seul naturel, qu'il n'en existe pas deux différents, Tun pour les vers, l'autre pour pour la prose, que la résurrection poétique de Ye muet est contraire à la nature du langage artificiel, et qu'elle contribue, à l'isolement où la poésie est condamnée parmi les productions, de Tart. Elle serait restée aristocratique, ne pouvant être goûtée que par des lettrés, à une époque où tout se démocratise ; si Ton pouvait la ramener à son rythme naturel, elle deviendrait populairo, et reprendrait peu à peu son rang. Cette suppression de Ve muet est à différents degrés.

, En ce qui concerne la fin du vers, on conserve la distinction entre la rime masculine et la féminine, permettant cependant qu'une rime féminine d'une fin de strophe heurte une autre rime féminine différente au commencement d'une autre strophe,, pçir exemple :

Voici venir la nuit Des étés douce et claire Qui murmure sans bruit Qui sans. soleil éclaire.

La tranquillité règne Aux deux et dans le cœur Et môme la douleur Dans ce bonheur se baigne.

D'autres vont plus loin et effacent complètement la rime féminine.

Nous ne pouvons approuver un tel procédé qui est un regrès et prive l'artiste d'une couleur précieuse pour nuancer sa pensée.

À l'hémistiche, la terminaison féminine se trouve supprimée par l'abolition de la césure elle-même.

Mais c'est dans le corps du vers que l'innovation est plus importante. On propose d'élider tous les e muets, ainsi que le fait la poésie populaire ; et ce sont des hommes savants qui soutiennent ce système I La linguistique leur apprend que Ve sourd est muet, et ils prétendent qu'alors il est antiscientifique de le compter. Qu'importe î si ne pas le compter est anti-artistique.

En outre, la science linguistique ne conclut pas du tout à la

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