HISTORIQUE
Tous les auteurs anciens, médecins ou philosophes qui ont eu l’occasion de parler du penchant à la boisson ont noté sa transmissibilité fréquente des parents aux enfants. Mais ils n’y attachaient pas grande importance et leur remarque n’avait presque qu’un intérêt de curiosité. Ils ne voyaient là que la transmission d’un goût semblable d’une génération à la suivante au même titre que celle de n’importe quel trait de caractère ou de n’importe quelle aptitude. Ils n’entrevoyaient pas les différents facteurs qui venaient favoriser dans la descendance l’éclosion de ce goût. Ils ne voyaient pas surtout la différence qu’il y avait entre le vice et la maladie. L’ivrogne était pour eux un vicieux, non un malade. Et d’ailleurs comment auraientils pu faire cette différence ? L’alcoolisme n’existait pas alors ou pour mieux dire ils ne le connaissaient pas, et s’ils discernaient les effets de l’ivrognerie sur l’individu, ils en ignoraient presque complètement l’influence sur l’espèce, et par conséquent les origines intimes. Il faut arriver aux travaux de Magnus Huss pour que
l’alcoolisme devienne une entité morbide et prenne place dans le cadre nosologique . Mais avant d’en venir à cette période jetons un regard en arrière et voyons comment les médecins du commencement du siècle jugeaient la question de l’hérédité du goût pour la boisson.
Sans vouloir faire ici un historique détaillé ni même complet de la question de l’hérédité de l’alcoolisme, nous chercherons surtout à voir par quelles phases elle est passée pour arriver à être envisagée comme nous le faisons de nos jours. Ce n’est que chemin faisant, en étudiant les points particuliers que cette question si complexe comporte, que nous examinerons les opinions et les travaux des auteurs qui ont plus spécialement écrit sur ce sujet.
Gall admet la transmissibilité du penchant à boire et cite une famille russe où le père et le grand-père sont morts prématurément victimes de leur passion pour les iiqueurs fortes. Le petit-fils manifestait dès l’âge de cinq ans le goût le plus prononcé pour les mêmes liqueurs.
Œrou de Buzareingue, dans son livre sur la génération (p. 277), dit qu’il connaît une famille où ce malheureux goût est transmis par les mères.
Esquirol le premier pense que l’ivrognerie est quelquefois le fait d’un entraînement maladif, et remarque que les ivrognes sont souvent pré-
disposés aux affections nerveuses . N’y a-t-il pas là en germe l’idée des dégénérescences mentales entraînant l’alcoolisme?
Louis, dans sa dissertation sur les maladies héréditaires (p. 41), se refuse à admettre cette sorte d’hérédité et par une singulière contradiction il cite deux cas où l’hérédité de l’alcoolisme est manifeste. Le premier est celui de la famille de Voiture, dont le père et l’un des frères aimaient passionnément la bonne chère et le vin, à l’opposé de Voiture qui ne buvait que de l’eau (. Histoire de V Académie française . Eloge de Voiture. — La Haye, 1688). Le second cas est celui d’une famille que Louis connaissait personnellement et dans laquelle le père et une partie des enfants tenaient de leur père la goutte avec l’ivrognerie. C’est là une observation très intéressante si l’on songe que la goutte appartient à la famille arthritique et que celle-ci a des affinités très intimes avec la famille névropathique.
Prosper Lucas, à qui nous empruntons ces exemples, dans son remarquable livre de V Hérédité naturelle (t. I., p. 476) est du reste d’un avis opposé à celui de Louis et admet complètement que l’ivrognerie puisse se transmettre héréditairement.
Les travaux de Brühl Cramer et de Carpenter sur l’alcoolisme ne jetèrent pas un grand jour sur la question qui nous occupe.
C'est le livre de Magnus Huss qui créa définitivement le terme (¥ alcoolisme en même temps qu'il faisait connaître les désordres physiques et psychiques que produit l’abus de l’alcool. Encore son influence sur l’état mental des individus est-elle peu nettement établie. Dès lors cependant l’alcoolisme apparaissait sous son vrai jour, comme une entité morbide, avec des symptômes bien définis.
Mais jusque-là on n’avait en vue que l’influence de l’alcoolisme sur l’individu pris isolément. Morel, avec sa grande idée des dégénérescences, reprit cette étude et n’eut pas de peine à montrer que l’alcoolisme était une des causes les plus graves et les plus rapides de la dégénérescence des descendants, soit physique , soit mentale. — En même temps on remarquait que beaucoup d’alcooliques sont des dégénérés, des aliénés , des épileptiques. Dès lors il fallait remonter plus haut que l’individu et chercher dans les générations précédentes la cause de cette dégérescence, cause immédiate de l’alcoolisme. L’alcoolisme devenait donc ainsi le résultat manifeste de la dégénérescence de l’individu et cette dégénérescence était elle-même la conséquence de l’hérédité au moins dans la majorité des cas. Mais comme parmi les antécédents héréditaires, parmi les tares des ascendants on ne trouvait souvent que l’alcoolisme, on a été
amené tout naturellement à penser que l’alcoolisme pouvait se transmettre par hérédité similaire. Dans le premier cas l’hérédité crée chez les descendants un terrain débile incapable de résister, et qui par conséquent est favorable sous tous les rapports à l’éclosion de l’alcoolisme. Dans le second cas, c’est l’alcoolisme luimême qui crée d’emblée la prédisposition à l’alcoolisme chez la descendance, au même titre que la dipsomanie, la kleptomanie, les affections névropathiques, peuvent se transmettre héréditairement. Depuis, tous les auteurs ont reconnu cette double influence dans la genèse de l’alcoolisme : d’une part l’hérédité similaire, d’autre part l’hérédité dissemblable. Mais cette dernière a été peu étudiée. En effet, la plupart des auteurs ont examiné surtout la descendance des alcooliques. Or, dans celle-ci nous trouvons d’une part des alcooliques, c’est-à-dire de l’alcoolisme par hérédité similaire, et de l’autre toutes les dégénérescences physiques, intellectuelles ou morales rapides que subissent les descendants d’alcooliques. L’étude de la descendance poussée assez loin nous montre donc bien l’hérédité similaire, mais elle ne saurait nous montrer l’hérédité dissemblable. Pour voir son influence il faut rechercher l’ascendance des alcooliques. C’est en l’analysant que nous pourrons arriver à savoir si les alcooliques seuls peuvent
produire des alcooliques ou si au contraire la diathèse névropathique en général n’est pas susceptible de l’engendrer.
Ceci dit en passant, arrivons maintenant aux opinions des auteurs contemporains ou modernes, auxquels s’adresse la remarque que nous venons de faire, sur la question de l’hérédité de l’alcoolisme.
Thomeuf (thèse 1859), Contesse (thèse 1882), Marcé, admettent parfaitement cette hérédité, mais sans y insister. Lasègue l’établit nettement et donne dans le développement de l’alcoolisme la plus grande part au terrain individuel. Lancereaux et Fournier dans leurs articles des deux dictionnaires pensent que dans certains cas la tendance aux excès alcooliques est le résultat de dispositions maladives innées, et que l’ivrognerie est certainement parfois le fait d’une Irnnsmission.
M. Lancereaux distingue deux formes d’alcoolisme : l’alcoolisme acquis et l’alcoolisme héréditaire. Mais sous le nom d’alcoolisme héréditaire il désigne tous les accidents qui peuvent se produire chez les descendants d’alcooliques, du seul fait de l’alcoolisme des parents. Nous pensons que, pris dans ce sens général, ce terme ne peut établir qu’une confusion regrettable. Si on devait le conserver, ce serait, il nous semble, pour désigner uniquement l’alcoolisme
qui résulte des antécédents héréditaires, soit similaires, soit dissemblables de l’individu. Or, dans l’alcoolisme héréditaire de M. Lancereaux nous trouvons tout, épilepsie, débilité mentale, idiotie, perversion des instincts, etc., tout excepté peut-être l’alcoolisme, qui ne figure que pour une petite part dans l’héritage des alcooliques. Si encore ces différents états étaient spécifiques de l’alcoolisme comme les accidents variés de la syphilis héréditaire le sont pour la plupart de la syphilis, il n’y aurait pas grand mal. Mais il n’en est rien. Aussi revendiquons-nous le nom d’alcoolisme héréditaire pour l’alcoolisme qui a sa source dans l’état pathologique des ascendants. Ou plutôt nous proposerions de ie supprimer purement et simplement, car cela ne servirait qu’à établir encore plus de confusion. Qu’il nous suffise d’avoir indiqué dans quel sens nous le comprenons. Le point important ne réside pas dans les mots, mais dans les faits ; et combien la science serait souvent plus claire si elle était allégée d’une foule de synonymes que chacun prétend interpréter à sa manière et qui ne servent le plus souvent qu’à amener l’obscurité, si voisine de l’erreur.
M. Bail dans son article sur le Delirium tre mens fait aussi une large part à la prédisposition héréditaire dans le développement
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de l’alcoolisme d’abord, et du délire ensuite.
M. Déjerine, dans sa thèse sur Y Hérédité dans les maladies du système nerveux (p. 235), après avoir remarqué l’analogie qui existe entre les divers délires dus aux intoxications par l’alcool, le chloral, la morphine, ajoute : <c S’il y a analogie de manifestations, il est assez rationnel de conclure qu’il y a analogie de terrain et que nos intoxiqués le sont surtout grâce à leur tempérament personnel, délicat, excitable. L’hérédité en somme est encore là. Moreau de Tours a bien mis le fait en lumière lorsqu’il a prouvé que le haschich n’agissait que sur des sujets éminemment prédisposés.
Taguet ( Hérédité dans V alcoolisme, Ann . méd. psych. 1877, t. II, p. 5) admet dans l’alcoolisme comme dans toutes les affections qui se transmettent des ascendants, une hérédité de similitude et une hérédité par métamorphose et insiste surtout sur les manifestations maladives produites par l’alcoolisme des parents dans la descendance. En dépit du titre de son travail il examine, comme nous le reprochions plus haut à la majorité des auteurs, l’alcoolisme dans son ensemble, c’est-à-dire à la fois dans son ascendance et surtout dans sa descendance plus intéressante peut-être au point de vue social. Nous avons été plus d’une fois déçu de la sorte en constatant l’absence complète de
renseignements sur les antécédents héréditaires des alcooliques dans nombre de thèses et de mémoires où on avait le droit de s’attendre à les trouver.
M. Fér é (Les Alcoolisables, Soc. méd. des hop.) montre par deux exemples très nets l’influence de l’hérédité dans la prédisposition à s’alcooliser. Ici intervient une donnée nouvelle, signalée déjà d’ailleurs : ce n’est plus seulement la tendance à s’alcooliser, c’est la susceptibilité à l’intoxication qu’on signale. Lasègue a particulièrement insisté sur les degrés différents d’aptitude à l’intoxication présentés par les divers individus et il a fait remarquer que s’il y a des impuissants à l’alcool, il en est d’autres au contraire qui en subissent l’influence avec une sensibilité et une rapidité extrêmes: ce sont les alcoolisables. M. Bail et la majorité des auteurs pensent aussi que le fils d’un alcoolique ou d’un aliéné est infiniment plus sensible aux effets physiologiques des boissons spiri— tueuses que tout autre individu.
Nous avons trouvé des données fort intéressantes sur la question qui nous occupe dans deux thèses récentes : celle de M. Grenier, et celle de M. Legrain. M. Grenier, étudiant la descendance des alcooliques (thèse 1887), montre par de nombreuses observations que les faibles d’esprit sont très enclins aux excès de
boisson, et comment, héréditaires alcooliques, ils deviennent eux-mêmes alcooliques par le même procédé que leurs ascendants. Nous voyons les alcooliques non seulement engendrer des débiles, mais encore des alcooliques. Des buveurs engendrent des buveurs et cela dans une notable proportion, la moitié des cas environ.
M. Legrain (thèse 1886), résumant les opinions de M. Magnan et de son école, s’exprime ainsi: ce S’il est en effet deux propositions qu’on ait le droit de formuler aujourd’hui, ce sont les deux suivantes : l’infériorité cérébrale, cause directe des excès de boisson, trouve son origine le plus souvent dans l’hérédité, en d’autres termes les buveurs sont des dégénérés ; et cette autre : l’alcoolisme est une des causes les plus puissantes delà dégénérescence mentale, en d’autres termes les fils d’alcooliques sont dégénérés. Les rapports qui existent entre l’alcoolisme et la dégénérescence mentale se résument donc dans ce terrible cercle vicieux qui trouve sa confirmation aujourd’hui dans une infinité d’observations médicales les plus éloquentes. » Et plus loin: ce 11 est peu d’observations de dégénérés dans lesquelles on ne retrouve notés quelque part les excès de boisson; inversement il est notoire, au moins en ce qui concerne les alcooliques renforcés, que leur descendance compte des idiots, des imbéciles, des débiles et des névropathes
dont les plus communs sont des épileptiques.))
L’opinion nous paraît donc fixée en France sur la question de l’hérédité de l’alcoolisme et résolue par tous dans le sens affirmatif, sinon pour tous lescas d’alcoolisme, aumoinspour un grand nombre, peut-être la plupart. Mais àl’étranger qu’en pense-t-on?
L’Académie de médecine de Belgique a mis deux fois au concours ce les effets de l’ivrognerie sur la descendance ». S’il est permis de considérer les rapports faits sur ces concours comme l’expression de l’opinion générale courante, nous pouvons dire que là aussi on regarde l’hérédité comme une des causes les plus puissantes de l’alcoolisme et qu’on admet également l’hérédité similaire et l’hérédité de transformation, ce L’hérédité dans l’ivrognerie, dit un des rapports, est soumise aux lois de la transmission psycho et névropathique. »
Telle est aussi l’opinion en Allemagne.
Mais c’est surtout en Angleterre et en Amérique que l’alcoolisme est considéré comme une maladie héréditaire. Les auteurs anglais confondent presque l’ivrognerie avec la dipsomanie, affection héréditaire s’il en fût.
En Amérique, c’est surtout Crothers qui s’est fait le défenseur de ces idées assez universellement adoptées d’ailleurs pour qu’en 1871 une sorte de congrès des nombreuses sociétés
de tempérance qui existent dans ce pays se soit réuni et ait émis les propositions suivantes : 1° L’alcoolisme est une maladie ; 2° Il a pour cause première une susceptibilité constitutionnelle à l’égard des boissons alcooliques ; 3° Cette tendance constitutionnelle peut être héréditaire ou acquise. ( Chicago med. journ. of nerv. and mental diseases, 1875.)
Crothers, bien placé pour étudier toutes les questions relatives à l’alcoolisme puisqu’il est à la tête d’un hôpital d’ivrognes, pense qu’il n’y a pas de maladie plus intimement unie aux conditions physiques et mentales de la race. L’ivrognerie, dit-il, est positivement transmise d’une génération à la génération suivante, et cette diathèse ou prédisposition peut se rencontrer dans deux ou trois générations. Il va même jusqu’à considérer l’ivrognerie comme épidémique, semblable en cela à certaines névroses, et obéissant à une grande loipsychologique encore inconnue, l’ivrognerie apparaissant à certaines époques avec grande intensité, à d’autres mourant et revenant au bout d’un certain temps.
Ainsi partout l’opinion publique est la même : l’alcoolisme peut être héréditaire. Ce n’est qu’une question déplus ou de moins. Mais cette idée est de date plus ou moins récente et si nous jetons un regard sur les phases par lesquelles
on est passé pour y arriver, nous en trouverons trois grandes.
Tout d’abord, et c’est la période la plus longue, l’alcoolisme dans l’acception où nous le comprenons aujourd’hui, n’est pas connu. Ce qu’on connaît, c’est l’ivrognerie. On remarque bien sa transmission de génération en génération, mais on ne voit là qu’une affaire de ressemblance, qui n’a rien d’étonnant, entre le caractère des parents et des enfants.
La seconde période est une période de transition. Elle correspond au grand mouvement qui se produit dans l’étude de l’aliénation mentale en France au commencement de ce siècle. On s’aperçoit du rapport fréquent qui existe entre la folie, la faiblesse d’esprit et l’ivrognerie. On constate que fréquemment l’alcoolisme ne fait que précéder la folie. Le penchant à boire commence à ne plus être considéré comme un vice, mais comme souvent lié à une disposition maladive. Maison s’en tient là. On n’ose pas dire encore que ce soit une maladie, et encore moins une maladie souvent héréditaire.
Enfin la troisième période commence avec Magnus Huss et Morel qui surgissent presque en même temps par une coïncidence qui se présente assez souvent dans l’histoire de l’évolution des idées. Les travaux du premier
fournissent au second la base en quelque sorte de son étude si élevée, si exacte des dégénérescences dans l’espèce humaine, car l’on sait la part qu’il fait à l’alcoolisme dans son livre sur la dégénérescence. Depuis, ce mouvement commencé par Morel n’a fait que s’accroître et on peut dire qu’on n’j a pas ajouté grand’chose sinon qu’on a confirmé par un plus grand nombre d’observations ses vues générales, ainsi que l’ont fait M. Magnan et ses élèves.
Nous pouvons dès lors aborder sans crainte la question de l’hérédité dans l’alcoolisme et envisager tous les points particuliers qui s’y rattachent.
Nous commencerons par l’hérédité similaire, qui nous semble de beaucoup la plus importante dans l’espèce, pour examiner ensuite quelles sont les affections héréditaires capables de produire, chez les descendants, l’alcoolisme, c’està-dire l’hérédité dissemblable.
C’est en dehors de toute idée préconçue que nous avons entrepris ce travail. Nous avons rassemblé le plus de faits possible, et après avoir cherché à les coordonner, nous nous sommes borné à enregistrer la conclusion qui paraissait s’en dégager naturellement. A défaut d’autre mérite, il aura du moins celui d’être sincère.