CHAPITRE II. — LE DÉTERMINISME SOCIAL
Mais en même temps que se dissolvent les tendances et les instincts contrariés, c'est-à-dire à mesure que ces associations d'aptitudes organiques innées cèdent aux changements extérieurs, se désorganisent et que l'homme devient plastique, la réflexion fait son apparition, la conscience, la raison se font jour pour prendre la place laissée vacante par les instincts et les aptitudes innées. La souplesse et l'indétermination physiologique ont pour cortège la conscience de soi et la réflexion. Instincts et raison sont deux phénomènes incompatibles; le regrès de l'un marque le progrès de l'autre, car l'un, la conscience réfléchie, s'installe sur les ruines de l'autre, les instincts. Et comme la dissolution des instincts est TefTet du processus social, la conscience réfléchie est due à la même cause. Nous pouvons dire, désormais, que la conscience réfléchie est un aspect du processus social, ou bien, qu'elle est l'expression d'un genre de déterminisme nouveau, le déterminisme social.
L*homme souple, indéterminé, malléable et réfléchi est la conséquence immédiate, où aboutit l'intégration sociale, l'augmentation de la société en volume, en densité, en mobilité et complexité. Evidemment, il sera tel seulement en raison de l'avancement du processus social. Nous allons voir ultérieurement les conséquences de ce changement dans l'individu humain.
LE MOUVEMENT SOCIAL EGALlTAIliE
L'indétermination physiologique de l'homme dépourvu d'aptitudes caractéristiques prononcées et spéciales équivaut, assurément, à une sorte d'égahté effective entre les hommes. Puisque les hommes n'héritent que des germes indéterminés, puisque leur cerveau devient de plus en plus une table rase, et que la
constitution physiologique, qu'ils héritent, est de plus en plus dépourvue de ces qualités innées, de ces associations organiques d'aptitudes spéciales, il s'ensuit qu'ils viennent au monde de moins en moins individualisés, de plus en plus égaux entre eux. La théorie de l'égalité des hommes ne va pas sans la théorie de la tabula rasa, et, inversement, cette dernière ne saurait aller sans l'autre. Le XVIII' siècle les a conçues ensemble toutes les deux ; elles sont nécessaires l'une et l'autre; afin d'établir une sorte d'équilibre logique dans la pensée, seulement le XVIII* siècle était loin de comprendre leur sens. Il les avait conçues comme des données initiales : les hommes sont égaux entre eux par nature, et ils viennent au monde égaux, indifférenciés, de vraies tables rases. Les faits que nous avons examinés sont loin de confirmer ces idées ; l'homme tabula rasa est un produit encore irréel, mais en voie de réalisations, dont le processus est lié au processus de l'intégration sociale.
Il suit de là que le mouvement social égali taire devient évidemment nécessaire. Il est une conséquence rigoureuse du regrès de l'hérédité, qui met au monde des hommes indéterminés. Mais cette nécessité était tout de même plutôt théorique. Cherchons si ce mouvement social se confirme dans la réalité des phénomènes sociaux, et de quelle manière il apparaît.
M. Bougie, dans un livre remarquable, semble avoir esquissé l'état de la question, au point de vue sociologique, avec beaucoup de clarté et d'érudition. Pour l'importance de ce mouvement, dans sa conclusion, l'auteur dit que «le mouvement égalitaire semble bien être aujourd'hui le moteur principal de notre civilisation » (i). Il en est également le produit naturel. L'auteur a examiné, tour à tour, chacune des quatre formes qu'il attribue aux sociétés : la quantité, la qualité, la complication et
(t) l$s Idées égalitaires, p. 2i7.
CHA.PITRE n. -^ LE détermumisme sogul 69
Y unification ; il a tâché de déterminer la part que chacune de ces formes prend dans la genèse des idées égalitaires. En utilisant la méthode historico-psychologique qui, en Allemagne, avec M. Simmel, a presque renouvelé la science de la morale et de la sociologie, M. Bougie conclut, à la suite d'une analyse psychologique très lucide des données de l'histoire, à la réalité progressive et à l'importance des idées égalitaires.
Le progrès de la quantité sociale, de la mobilité et de la densité, de l'homogénéité et de l'hétérogénéité, de la complication et de l'unification sociales devaient, suivant toutes les apparences psychologiques, conduire les peuples à l'idée de l'égalité des hommes (i). A les bien voir, ces diverses formes sociales ne sont en somme que les variantes ou les émanations d'une seule : Vaccrois-sèment des sociétés en volume et densité, 11 nous est même un peu difficile de comprendre comment l'auteur ne s'en est pas aperçu et a continué de voir là des formes distinctes, comme s'il n'y avait aucun rapport causal entre elles. En effet, l'accroissement du volume et la densité des sociétés entraîne forcément, M. Bougie l'a très bien fait voir d'ailleurs, l'homogénéité autant que l'hétérogénéité de ces sociétés, la complication et la différenciation des sociétés autant que leur unification. Au juste, l'hétérogénéité n'est-elle pas la complication, l'homogénéité, l'unification ? Or, tout cela ne peut apparaître, M. Bougie l'a presque démontré, que dans les grandes sociétés très denses et très mobiles.
Un examen rigoureux permet à cet auteur d'affirmer qu'entre l'expansion de Tégalitarisme et l'expansion des groupements sociaux qu'il pénètre, il semble bien y avoir, en effet, une coincidence constante (3). L'empire romain, qui crée, pour le monde moderne, la conception d'un droit sans privilège, n'était-il pas le plus puissant instrument d'intégration sociale de l'anti-
(1) Les Idées égalitaires, p. 237.
(S) Les Idées égalitaires, Paris, Alcan, 1899. p. 96.
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quité ? ( I ). Il en est de même des sociétés civilisées occidentales, où Taugmentation de la quantité des individus groupés marche ordinairement de pair avec les aspirations égalitaires des groupes. Aussi, Taccroissement quantitatif leur semble une condition de vie ; Tappélit des annexions leur est bien caractéristique, car chacune d'elles paraît tenir pour une nécessité vitale l'assimilation du plus grand nombre d'individus. Or, comme Taccroissement du volume social se fait encore àrinlérieur, car l'Europe a vu le chiffre de sa population augmenter dans le siècle dernier, — de 175 millions à 870 millions, — le développement du mouvement égalitaire devient d'autant plus intense.
De plus, l'augmentation du volume social est suivie, de très près, par l'accroissement de la densité et de la mobilité sociales. L'un et l'autre de ces phénomènes sociaux gépéraux peuvent niveler les hommes, ou leur inspirer, tout au moins, des sentiments égalitaires. La densité sociale, par exemple, est un fait social, qui se réalise, tout d'abord, dans les villes. C'est aussi dans les villes que les tendances libertaires et forcément égalitaires se sont fait jour d'abord. On connaît le proverbe : Stàdiiche Luft machtfrei.
Or, c'est justement à ce point de vue que les sociétés occidentales se distinguent de toutes les autres sociétés. Le chiffre delà population urbaine s'est augmenté, ces derniers temps, en Angleterre, jusqu'à 60 ou 70 pour cent. Si, dans le reste de l'Europe, la même proportion n'a pas encore été atteinte, on tend néanmoins, surtout en Allemagne, à y arriver. Comme l'accroissement delà quantité sociale a suivi, dans les sociétés modernes, la forme delà concentration urbaine, il les prédisposait à l'égalitarisme.
La mobilité sociale, c'est-à-dire « la faculté dont jouissent les unités de franchir plus d'espace en moins de temps » n'a pas
{l)Les Idées êgalitaires.p. 97.