CHAPITRE II. — LE DÉTERMINISME SOCIAL
moins d'influence sur le mouvement égalitaire. A ce sujet, les statisticiens de la locomotion constatent que la vitesse des déplacements a décuplé depuis loo ans et vingtuplé depuis aoo ans. Et si Ton tient compte aussi de la diminution des prix, qui permet aux masses populaires d'entrer dans le courant général, on peut se faire une idée plus exacte du degré de mobilité atteint dans les sociétés occidentales. Aussi, ce sont ces pays-là où l'expansion de régalitarisme a atteint son maximum .
Ce qui explique le succès des idées égalitaires, dans ces conditions, c'est le fait que les hommes inconnus sont mis en contact à chaque pas, et, comme ils ne se connaissent pas, ils ne peuvent se « traiter que d'égal à égal ». Pour les grandes administrations modernes, les individus ne sont que des simples unités, des numéros. L'accroissement deleur nombre uniformise les hommes, par cela même qu'il les empt^che de se connaître individuellement. D'un autre côté, l'augmentation du volume social a pour efl'et d'effacer l'homogénéité et la simplicité des collectivités étroites, pour y faire naître une homogénéité plus large, qui s'accompagne, d'ailleurs, d'une différenciation plus grande des individus. En même temps, de cette augmentation du volume social dérive une différenciation ou complication sociale, suivie, de très près, par une ressemblance ou similitude plus essentielle des individus. En d'autres termes, à cause de l'accroissement des sociétés, en nombre et en densité, l'homogénéité du milieu de chaque société particulière disparaît une fois qu'elles sont ouvertes et assimilées, pour donner lieu à une différenciation plus accentuée, au milieu du tout, en même temps qu'à une certaine homogénéité croissante entre les diverses sociétés unifiées dans le tout.
Le résultat de cette extension sociale, qui efface les types spécifiques des sociétés étroites, homogènes, nous permet d'entrevoir l'humanité, en même temps qu'elle hbère l'individu. L'histoire d'ailleurs confirme, d'une manière suffisante, ces conclusions
théoriques. N'est-ce pas dans i*Empire romain que l'extension sociale et le double progrès d'hétérogénéité, — résultant de Tentrecroisement de toutes les races, de toutes les pratiques et de toutes les croyances, — et d'homogénéité résultant de la force universalisatrice de TEmpire, aboutirent à l'idée d'un droit naturel ? N'est-ce pas dans l'Empire romain qu est distribué aux hommes des races les plus diverses le même droit de cité, qu'est levé, sur les régions les plus disparates, le même impôt, que sont reliés, par les voies romaines, les points extrêmes du monde ancien ? C'est l'Empire romain qui a préparé le monde à Tidée de l'égalité des hommes (i). Et les états modernes? Presque toutes les convulsions de notre siècle cachaient des efforts d'unification. Ainsi, ce n'a pas été par hasard que la France a été le porte-parole de l'égalitarisme : elle était, de tous les pays d'Europe, le plus unifié.
Or, l'unification et la centralisation entraînent l'augmentation des pouvoirs gouvernementaux, laquelle, si paradoxal que cela paraisse, peut également favoriser les tendances égalitaires. D*a' près Fustel de Coulanges, « les inégalités sociales sont toujours en proportion inverse de la force de l'autorité ». Un gouvernement qui vise à l'unification, peut trouver son compte à élever ceux qui étaient abaissés, comme à abaisser ceux qui étaient élevés. M. Bougie conclut de là qu'il u ne faut pas dire qu'il y a contradiction entre la démocratie et la centralisation, mais, bien au contraire, qu'il y a filiation de celle-ci à celle-là » (a). Les individus, à régal de la société, souffrent le même double processus de différenciation et d'assimilation. D'une part, ils deviennent différents entre eux, et d'autre part cependant une homogénéité, une similitude de plus en plus profonde les unissent; ces deux asj)ects se développent et se font équilibre, à mesure même que le volume et la densité sociale augmentent.
C'est ce qui fait dire à M. Bougie que :
(1) BouoU, Op, cit., p. 210.
(2) Op, cit., p. 227.