CHAPITRE PBEHIER. — LA DÉFDflTION DU GÉNIE
rable à celle que produirait un roi travesti qui se découvrirait au milieu d'une foule. Le prestige, la gloire, Tautorité, quelle qu*en soit la nature, qui enveloppent aux yeux du public un homme de génie, c'est la conscience qu*a ce public du pouvoir effectif, irrésistible exercé par ce dernier sur sa destinée et sur son esprit. « Ce qu'il y a au fond de Tâme de Thomme honoré, dit Lazarus, doit réagir dans Tâme des autres ; Fœuvre de celui-là doit agir en eux » (i). La preuve en a été faite et elle s'opère chaque jour, sous nos yeux: le roi détrôné a perdu aussi sa majesté ; un ancien ministre n'a plus le prestige d'un ministre ; le député influent n'a plus aucun prestige, lorsqu'il ne Test plus ; et le grand capitaliste, si jamais il fait faillite, risque de voir le prestige, dont il jouissait aux yeux de la foule, tourner en un sentiment tout contraire. En un mot, le secret du génie, à tout degré, parait être le pouvoir, exercé par celui-ci, sur ses admirateurs.
Quant à la source de ce pouvoir lui-même, elle est assez manifeste, puisqu'il est méthodiquement acquis dans les cas les plus simples. Ainsi, le pouvoir que le député influent ou le ministre exercent sur leurs admirateurs, ils le détiennent au moyen d'un mécanisme bien connu de ces mêmes admirateurs. C'est, en effet, le vote des citoyens qui a investi le député et le ministre de leur puissance et par suite de leur prestige. Il n'y a pas jusqu'au degré de pouvoir qui ne provienne du même mécanisme ; car le nombre des votes réunis, directement ou indirectement, mesure les limites du pouvoir dont disposeront les personnages respectifs, et par suite l'étendue même de leur prestige, la profondeur de leur génie. Mais, au plus juste, qu'est>-ce que le vote peut signifier ? Ne veut-il pas dire que la personne, en faveur de laquelle on vote, condense et incame en soi les aspirations et les particu* larités de tous ceux qui ont voté pour elle } Il se rapporte donc à eux comme un concept aux représentations dont il se trouve abs-
(1) Op. eu, p. iM.
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trait, comme une loi aux faits qu'elle régit. Pas plus que la loi ne diffère, en droit au moins, des faits qu'elle régit, le génie ne doit différer de ses contemporains. Seulement, il est plus semblable à tous qu'ils ne sont semblables entre eux. « Etre grand, c'est être soi-même, mais être aussi tous les autres ; c'est avoir une personnalité et porter cependant en soi-même quelque chose, où tout le monde se reconnaît, c'est concevoir une pen* sée propre, qui est en même temps la pensée commune » (i).
Ainsi la formule du génie, certainement obscure et cachée, dans les cas les plus complexes, devient claire et manifeste dans les cas les plus simples, à supposer, ce qui est très naturel, qu'elle soit la même dans tous les cas : cette formule peut donc être exprimée, au moins provisoirement, de cette manière-ci: Le génie est le pouvoir dont dispose un individu humain sur ses semblées, pour les former et les transformer ; il tire de ces derniers, dans la mesure même oà il anticipe et incarne leurs aspirations, réalisant en soi explicitement une des formes que doit prendre la vie psychique de ses semblables et qui existe en eux sous forme implicite.
Il est évident que si les diverses catégories de génie et de talent, quels qu'en soient la complexité et le degré, sont de même nature, cette formule, tirée de l'examen provisoire de formes inférieures, doit nécessairement s'appliquer aux formes supérieures du phénomène. Il est également évident que, simple et manifeste dans les formes inférieures, eUe se complique et s'obscurcit dans les formes supérieures, où la complexité la cache. Cependant," cette hypothèse provisoire doit être essayée aux formes plus compliquées du génie. Mais, auparavent, nous devons préciser encore davantage le mécanisme de cette formule, même dans les formes simples.
(1) FouiLLii. L'Idée du droit moderne, p. 156.
GHAPITHE n.-- LE GÉNIE STIfTHÈSE DE LA VIE COLLECTIVE a8l