CHAPITRE U. •— LE GÉNIE STIf THÈSE DE LA VIE COLLECTIVE aQt
tour ancien, moderne, étranger... à entrer dans une âme éloignée de lui... & la pénétrer, à s'y mêler et à vivre d'elle » (i). Des penseurs comme Kant, Montesquieu, etc., après avoir édifié leur œuvre de la synthèse des sciences de leur temps, en dépouillant leurs devanciers et leurs contemporains de leur mieux, ont eu, et auront toty ours une grande autorité et un grand prestige aux yeux de leurs contemporains mêmes, et surtout aux yeux des investigateurs de détails de l'avenir. Et cela, parce qu'ils ont été les exploiteurs tout simplement de cette espèce dlnvestigateurs mêmes et autant qu'ils l'ont été.
a*" L'opération pratiquée par les savants ou les philosophes sur la partie purement intellectuelle de la vie sociale, les artistes et les poètes la pratiquent sur la partie émotionnelle. On a souvent répété depuis Taine et on avait soutenu, avant lui, que le poëte doit accumuler, dans son œuvre, les émotions puissantes et profondes des hommes de son temps. Il doit, en effet, devenir le foyer actif, où se réfléchit la vie sentimentale la plus profonde de l'époque, et s'approprier et revivre toute cette socialité, afin de la condenser et de l'exprimer dans des formules esthétiques.
Or, les définitions qu'on a données, jusqu'à présent, de la beauté artistique, des formes expressives et esthétiques ne diffèrent pas essentiellement, de la définition du travail scientifique. Tout le monde est d'accord que le beau est ï unité dans la variété. Mais l'abstrait, le scientifique n'est-ce pas cette même unité dans la variété?... L'artiste doit accumuler les sentiments profonds de l'époque, pour découvrir leur beau côté. 11 doit, comme le savant, qui découvre le côté vrai, entreprendre un travail de choix, d'abstraction formelle sur ces matériaux. Comme le sa-
(i) Emile Faqcbt, cité par E. Olliyibii : Réponse au discours de réception d» M. Fagnet.
aga livre in. — la conception sociologique du génie
vant donc, il accumule et synthétise l'émotivité de la vie sociale, seulement il approfondit beaucoup plus que le savant, car il doit avoir ses racines dans la généralité des membres de la société, tandis que le savant n*a de rapports qu'avec une seule classe de spécialistes.
Le poëte et l'artiste sont grands seulement dans la mesure où ils ont accumulé les manifestations de la vie sensible d'un plus grand nombre, et aussi dans la mesure où un plus grand nombre de contemporains, ou de générations à venir trouvent un élément esthétique dans leur œuvre, — Taliment de leur éducation et de leur formation morale et intellectuelle. Il est vrai que l'affinité du public, Tinfluence que Tartiste a sur les hommes est en raison même des emprunts qu'il leur a faits, mais en leur pr^ nant ce qu'ils ont de plus profond. Uinfluence de l'artiste sur son public ne serait donc que la conséquence de l'influence inverse du public sur l'artiste. Et, comme la supériorité et le prestige de Tartiste se mesurent uniquement par l'impression qu'il fait sur l'âme des hommes, le génie poétique et artistique serait donc une force psychique, puisée dans ceux-là mêmes aux yeux desquels l'artiste est supérieur et jouit d'un grand prestige.
Les artistes, les poëtes, etc., seront donc eux-mêmes une sorte de capitalistes, qui accumulent, dans leur âme, la sensibilité de leur époque, et, pour l'avoir accumulée et exprimée ensuite, ont influencé ce public et ont acquis la renommée, la gloire. Gela est si vrai, qu'on a pu voiro dans le nombre des admirateurs et dans la continuité du sentiment d'admiration, enfin dans la propagation de l'œuvre au plus profond du peuple, le signe même de la véritable supériorité artistique. Goethe, par exemple, a dit que les poëtes ne sont grands que dans la mesure seulement où ils sont descendus dans le peuple ( i ).
De même, on a pu dire également que les chefs-d'œuvre, de
(1) Gesprdchf mit Goethe^ de Eckermann.