CHAPITRE m. — l'interprétation DES FAITS 3oi
Voyons si cette élimination se fait suivant les qualités innées des individus.
A. — Sans doute, les qualités innées ne peuvent être que celles qui se manifestent à l'école primaire et même dès l'entrée. Le cas du génie inné, le plus cité, est celui de Mozart, qui s'est révélé, à l'âge de trois ou quatre ans, doué d'aptitudes et de facilités exceptionnelles pour l'art où il excella. Les enfants qui se montrent les plus éveillés, à l'école primaire, dans les premières années même, devaient être aussi les mieux doués. D'après les théories de Tinnéité, ils devraient être les grands hommes de demain. Or, rien n'a été plus démenti, par l'expérience courante, que cette présomption. Car ces élèves précoces, loin de tenir leur rang, jusqu'à la fin, arrivent souvent à être parmi les derniers.
A quoi on pourrait bien répliquer, que des circonstances défavorables ont pu corrompre les qualités innées, tout comme des circonstances, exceptionnellement favorables, ont pu favoriser le perfectionnement et le développement des moins bien doués. Et, au contraire, des élèves qui ont pu paraître lourds d'esprit, inattentifs, etc., la même expérience ordinaire a montré qu'ils peuvent changer, se réveiller avec le temps, acquérir la souplesse de l'esprit, la faculté de l'attention concentrée et s'élever aux premiers rangs dans l'école et dans la société. L'ordre naturel initial des choses peut être complètement renversé. Cela prouve au moins que les qualités innées sont trop peu de chose en face des circonstances externes ; leur poids ne compte presque pas en comparaison du poids de celles-ci. La réalité des qualités innées aurait quelque valeur seulement, si une harmonie préétablie mettait toujours les mieux doués dans des conditions favorables. Mais s'il leur arrive souvent de tomber dans des conditions favorables, personne ne croit plus aujourd'hui à l'harmonie préétablie.
Et, en effet, certains efforts d'attention, à certains moments
3oa LIVRE m. — la congeptor socologque du génie
décisifs, lorsqu'on explique devant la classe tel ou tel théorème fondamental de la géométrie ou de la grammaire latine, dont dépendra Tintelligence des leçons ultérieures, font infiniment plus qu'une intelligence naturelle distraite juste à ce moment. La seconde leçon sera beaucoup plus facile pour celui qui aura été attentif à la première et en aura bien saisi le sens, que pour celui qui, bien que plus intelligent, n'aura pas été attentif. Même, ce dernier pourrait ne rien comprendre à cette leçon et aux suivantes, et, à cause de cela, ne rien comprendre à l'objet de cette étude, tandis que, au contraire, l'élève attentif aura compris, de mieux en mieux, jusqu'à acquérir un goût spécial et des aptitudes réelles pour cette science. Et des théoriciens, pédagogues ou non, de nous démontrer que l'un des élèves a eu l'aptitude innée des mathématiques, qu'il a été doué par la nature de l'intelligence innée des sciences respectives, tandis que pour l'autre, la nature a été ingrate. Il est venu au monde avec une infirmité congénitale à l'égard de ces sciences. C'est plus vite fait d'émettre cette hypothèse que de faire des distinctions, subtiles et oiseuses, sur le degré d'attention des élèves ou leurs moments de distraction, lorsqu'on leur a expliqué les théorèmes.
Mais, s'il n'était question que d'attention, on pourrait bien demander : qu'est-ce qui a fait que l'un des élèves a été attentif et non pas l'autre P N'est-ce pas là la preuve que l'un avait le don des mathématiques. Et, aussitôt, on vous recherche la liste longue de tous les parents de l'enfant, de ses ancêtres, plus ou moins collatéraux, pour vous prouver que l'un des arrière-grands-pères ou oncle de l'enfant a été un linguiste, ou un peintre lemarquable, et que c'est bien là le motif pour lequel c'est cet enfant qui a été plus attentif à la leçon de mathématique. D'autres vous mesureraient les dimensions du crâne, la distance entre le menton et le nez et le degré de couleur des cheveux et des yeux, en vous prouvant que le don des mathématiques est en étroite corrélation avec ces dimensions et ces couleurs. D'autres encore soumet-
li^ CHAPITRE m. — L*INTERPRéTATiaN DES FAITS 3o3
trontla main ou Toreille dé Tenfant attentif à un examen minutieux et voudront vous prouver que Tenfant, qui présente cer* taines lignes tracées, d'une certaine manière, ou certaines sinuosités, ne peut pas ne pas avoir le don des mathématiques.
Laissons que ces mensurations se sont montrées absolument infructueuses pour dire quoi que ce soit sur les aptitudes des hommes (i), mais, en l'espèce, les choses sont heureusement beaucoup plus simples. L'un des élèves, quoique plus éveillé, a été inattentif, tout simplement, parce qu*il a pu être distrait, par son voisin, mauvais sujet, ou par la réminiscence d'une scène, à laquelle il a assisté hier soir, puisqu'il se la rappelle, étant doué d'une bonne mémoire. Excluez ces circonstances, ajoutez au contraire cette condition spéciale : une très bonne disposition physique et psychique, et mettez dans ces conditions, au même moment, l'enfant, qui s*est montré lourd d'esprit, et médiocre d'ordinaire. N'est-ce pas lui, malgré sa médiocrité, qui aurait été beaucoup plus attentif que l'autre, mieux doué par la nature P
On pourrait remarquer que les élèves , qui semblent apporter des dons innés, des aptitudes naturelles, se distinguent surtout dans les matières, dont les leçons s'enchaînent, dans un ordre logique plus serré. C'est le cas des sciences, des langues et des mathématiques. Aussi, les élèves bien doués se distinguent-ils, surtout, dans ces matières. 11 y a toujours des bons mathématiciens et des « forts en thèmes ». 11 n'en est pas ainsi de l'histoire, des sciences descriptives, en général. Si Ton insistait sur ces faits, on comprendrait mieux le mystère de ces dons naturels, de ces aptitudes innées. Un moment heureux d'attention, qui porte des conséquences infimes les premiers jours, peut devenir, dans la suite, la source d'une différence énorme. L'angle de cette différence s'élargit à l'infini, dans la suite, tout insignifiant ou minime, qu'il soit au commencement.
(1) VoLr BiNET. VatiTiée psychologique. Paris Schleicher, 1889 pp. 250, 375 et
3o4 LIVKE III. — LA CONCEPTION SOCIOLOGIQUE DU GÉNIE
C'est ainsi que se forment peut-être les plis différentiels des esprits, à l'époque de leur développement. Ces plis peuvent conduire, avec le temps, à des différences énormes entre les gens, que les qualités innées, à supposer qu'il y en eût réellement, n'auraient laissé entrevoir d'aucune façon. C'est ce qui fait que les enfants précoces, comme on le sait, tombent vite, avec l'âge, au niveau des autres ; souvent, la précocité est un signe certain de médiocrité et de platitude, Tâge mur venu. Par contre, les élèves, médiocres au début, peuvent acquérir, avec le temps, des aptitudes distinguées, qui les rendront alors supérieurs au commun. C'est aussi le résultat d'une enquête que M. Emile Duché eut l'idée heureuse d'entreprendre tout récemment et dont nous avons vu quelques fragments (i) très caractéristiques.
On peut voir, presque toujours, que dans la biographie des grands hommes se trouvent des figures de personnages, plus ou moins distingués, qui ont inspiré à ceux-là l'amour profond des objets, qui feront plus tard leur gloire. Tel a été, dans l'antiquité, le cas d'Alexandre, d'Annibal, de Périclès, d'Auguste, et dans les temps modernes de Frédéric II, de Beethoven, de Mozart, etc. 11 est vrai que les cas où des éducateurs excellents n'ont rien tiré de leurs élèves sont beaucoup plus nombreux. Cependant, il faut considérer que le fait d'inspirer à l'enfant le goût, l'amour profond d'une chose, dépend d'une complexité tellement grande de circonstances fortuites, de dispositions momentanées, alors qu'on aborde l'objet qui est destiné à faire plus tard la préoccupation spéciale de Tenfant I Un état d'esprit exceptionnel, un rythme heureux d'énergie nerveuse, une disposition fonctionnelle psychique et physique très favorable, peuvent faire, pour inspirer le goût pour l'objet qu'on aborde, dans cet état là, beaucoup plus que le meilleur éducateur et
(1) La Revue {Xnc. Rev. des Revues)^ !•' et 15 martlSMM.