CHAPITRE m. — L^INTERPRÉTATIOlf DES FAITS So
que toutes les dispositions innées, si la disposition momentanée était mauvaise.
11 est, par cela même, évident que les conditions de la formation de l'esprit éliminent an hasard des circonstances et au mépris des qualités innées ; avoir des éducateurs très forts ou très perspicaces, ou les rencontrer juste quand on se trouve dans un état d'esprit, de plasticité, d'énergie nerveuse exceptionnellement heureux, c'est tout ce qu*ii y a de plus fortuit. C'est donc ce hasard qui élimine l'énorme majorité de g^is, et crée une petite minorité d'esprits, à peu près également distingués. Mais, ceux-là ne sont pas encore les grands hommes. Loin de là. Seulement, c'est au milieu de cette petite minorité que le hasard va choisir encore une fois, pour favoriser un seul au détriment et à l'exclusion de tous les autres.
B). L'école, ou la première éducation qu'elle symbolise, ne nous donne pas le quid proprium du génie ; elle nous donne cependant des indications. L'explication de ce phénomène doit être cherchée, en dernière instance, dans les conditions sociales et historiques où il apparaît.
L'histoire montre que rarement, on rencontre l'apparition d'un seul grand homme isolé. 11 est également impossible qu'on en trouve au milieu d^une société petite, hermétiquement close, insignifiante par rapport aux sociétés voisines. Au contraire, le grand homme n'apparait que dans les grandes sociétés, et là encore seulement à des époques de prospérité politique et économique exceptionnelles, de mouvement social remarquable, de vie sociale intense.
Pour corroborer cette affirmation, il faudrait citer, ici, toute rhistoire de l'humanité. 11 suffit cependant de rappeler le cas d'Athènes, qui fut le berceau d'une pléïade de génies de toutes sortes, juste aussi longtemps que se maintint sa prospérité politique et sociale. Les républiques italiennes du Moyen Age,
3o6 LIVRE m. — LA CONCEPTION SOCIOLOGIQUE DU GENIE
Florence, Venise furent non seulement des centres de prospérité économique, mais surtout la terre classique des grands hommes de la fîn du Moyen Age. De même, l'Espagne de Charles Y, de Philippe II fut également celle de Calderon, Cervantes, etc., et la décadence de l'Espagne, se manifeste à la fois en politique, dans les arts et dans les lettres. L'Angleterre d'Elisabeth, de Cromwell fut également celle de IShakespeare, de Bacon, de Hobbes, de Locke. On ne peut pas oublier qu'aux Pays-Bas les arts et les sciences ont été contemporains de la prospérité nationale. Enfin, la France de Henri IV, de Richelieu, de Louis XIV, est également celle des plus grands hommes de l'âge moderne. Est-ce un pur hasard que Kant, Gœthe, Schiller, Herder, Lessing, etc., se formèrent en même temps que le grand Frédéric remuait l'Allemagne, d'un bout à l'autre et en relevait le prestige et la prospérité? Ces faits approfondis témoignent en faveur de la thèse que : Le génie peut être exprimé en fonction de la prépondérance politico-sociale de la société^ oà il apparaît.
Mais, cette prépondérance politico-sociale que veut-elle dire, en dernière analyse ? N'est-elle pas l'expression immédiate de ce processus d'intégration sociale, qui veut que les sociétés se réunissent et s'unifient par la conquête militaire ou pacifique, c'est-à-dire économique et intellectuelle ? La prépondérance politique d'Athènes, était une hégémonie effective. L'état florissant de Venise et de Florence, au Moyen Age , était en réalité le pouvoir d'assujettir, ou bien d'exploiter économiquement, ce qui n'est qu'une des formes du processus d'intégration sociale, et spécialement sa forme économique. De même, la prospérité politique de l'Espagne, au temps de Charles V et de Cervantes, consistait en ce que le soleil ne se couchait jamais sur son territoire. Le grand homme est donc le produit nécessaire de ce processus fondamental de l'intégration des sociétés ; il en est l'agent et l'expression la plus immédiate et la plus pure.
En effet, au milieu des sociétés prospères, dans les moments