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CHAPITRE m. — LE GÉNIE SE DÉMOCRATISE. SlQ

MM. Gustave Le Bon et Sighele. Ces auteurs ont cm pouvoir démontrer qu'en effet la masse est essentiellement incapable d'accomplir quelque chose qui vaille. Ils ont tant insisté sur ce point, que de bons esprits ont fini par les croire prophètes. M. Bougie, entre autres, s'y est laissé prendre. Il a démontré, à la suite de MM. Sighele, Le Bon et Simmel que « l'hétérogénéité des individus explique déjà leur infériorité, pensant en masse, ils sont inférieurs à eux-mêmes pris isolément ; les forces des hommes s'élident, ne se somment pas. La condition essen-< tielle, ajoute-t-il, dans la composition d'une collectivité sociale est la disparition de toute supériorité. En effet, les plus intelligents ont pu s'abaisser, mais non les moins intelligents s'élever. Qui peut le plus, peutle moins, la réciproque n'est pas vraie » (i). Or, voilà autant d'affirmations absolument gratuites.

Observons d'abord que si la vie collective a, comme nous le croyons également, pour effet de faire disparaître la supériorité, elle peut y arriver aussi bien en élevant les inférieurs qu'en abaissant les supérieurs. Et puis, est-il vrai que celui qui peut le moins ne peut pas le plus P En disant cela, on ne fait que contester gratuitement la possibilité du développement de l'évolution. Ailleurs, M. Bougie est d'accord avec M. Tarde pour dire que les courants d'imitation descendent de haut en bas, ce qui est d'ailleurs très naturel et évident. Mais n'est-ce pas dire que ceux qui peuvent le moins peuvent le plus ?

La théorie qui soutient la médiocrité de la foule repose, il est vrai, sur quelques observations réelles et fondées, mais dont on a tiré des conclusions vraiment fantaisistes. En effet, la foule est toujours emportée et les questions qui exigent du calcul froid, abstrait et objectif ne seront jamais résolues par elle. De là, on conclut que la foule doit être laissée de côté, qu'elle ne doit pas être consultée sur ses propres nécessités ou aspirations ni en masse,

(1) Sociologie et démocratie {Revue de Métaph, et Morale, 1896, p. 120).

SaO LIVRE III. — LA CONCEPTION SOCIOLOGIQUE DU GÉNIE

puisqu'elle sera entraînée et ne pourra pas dire à quoi elle aspire, ni même isolément. Ce serait aux savants de deviner, dans leur cabinet de travail, spéculativement et objectivement» ce qu'il faut à la foule. Autant dire que les savants eux-mêmes sont incapables de décider sur des questions difficiles parce qu'à certains moments de leur vie, on les a vu se laisser entraîner. Du fait que la foule s'emporte souvent il ne s'ensuit pas qu'elle doit être négligée. D'abord,, parce qu'on peut l'organiser de telle sorte qu'elle ne s'emporte plus. Les assemblées législatives ne sont-elles pas, en ^et, des foules qui procèdent au moins aussi méthodiquement qu'un savant, dans son cabinet isolé, qui conçoit que les masses doivent être laissées hors de compte dans l'évolution sociale? « La médiocrité et l'intelligence des décisions de la foule, dit M. Ch. Andler, ne sont pas inhérentes à celles-ci, comme elles ne le sont pas aux individus ; dans un cas comme dans l'autre, elles peuvent être évitées (i). » Ensuite, s'il est difficile de consulter le peuple &[i foule, ne doiton pas le consulter individuellement, après qu'il s*est dispersé, sur les questions les plus abstraites même, qui regardent ses intérêts ? Nous dirons bien plus : le savant le plus objectif ne fera rien de bon, dans les questions sociales, qu'autant qu'il aura recueilli, de la façon la plus complète et la plus exacte, les aspirations de la foule en se plongeant au plus profond des masses. Il devra prendre part aux emportements, aux expansions des foules, et isolé ensuite il en gardera précieusement les impressions. 11 est vrai qu'il ne pourra employer les matériaux ainsi obtenus, tant qu'il restera au milieu de la foule ; mais il ne le pourrait non plus lorsque seul, dans son cabinet, il serait emporté par une émotion forte ou une passion paralysante. De même qu'il attend le retour du calme pour reprendre le travail, de même, en quittant la foule, il peut se mettre au travail objec-

(1) Revue de Méaph. et de Morale, 1896, pp. t46-2i8.

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