‹ Du rôle de l'individu dans le déterminisme socialChapitre 132 sur 153 · CHAPITRE m. — LE GÉNIE SE DÉMOCRATISE 3a I · texte numérisé non relu

CHAPITRE m. — LE GÉNIE SE DÉMOCRATISE 3a I

tif des matériaux. « Il faut se séparer pour penser de la foule et s*y confondre pour agir », dit le poète qui fut aussi un homme public, Lamartine.

Une forte passion passe pour l'élément indispensable de toute grande action. La vie dans la foule peut donner précisément ces passions, ces élans susceptibles de servir de base à des œuvres remarquables. La foule offre donc la passion créatrice à ceux qui savent en profiter, elle est le souffle qui anime ceux qu'elle inspire ; ils reçoivent Tair et respirent. Plonger dans la foule emportée, recueillir des sentiments fort complexes et les élaborer isolément, c'est faire comme celui qui profite de la force d'une passion profonde, pour en tirer, au moment de calme, des œuvres impérissables. Bien plus, la foule est directement ou indirectement la source de toute émotion ou passion forte, elle est même la source des passions et des émotions que nous ressentons lorsque nous sommes seuls, avec nous-mêmes, puisqu'elles ont une liaison invisible, tant elle est profonde> avec la foule, avec la masse, avec la société.

Ajoutons à cela que cette hétérogénéité, où M. Bougie voit un motif de faiblesse pour la foule, est, au contraire, comme M. Andler l'a bien fait voir, une des sources de la plus grande force sociale. « Une somme d'informations plus grande que celle d'aucun individu donnera nécessairement un savoir plus complet, dit M. Andler,... plus d'interprétations mises en présence que n'en inventerait aucun homme isolé donnent naissance, par leur rapprochement, à une vue plus juste » (i).

Et maintenant, quand on se demande comment on pourrait réaliser, en matière d'art ou de science, les vœux émis , les décisions prises par la consultation de la foule, il devient aisé de répondre. Ce sera, en effet, un groupe d'individus ou même un seul individn qui travaillera selon les vœux des masses, mais à l'écart

(1) Loc. cit.

3a a LIVRE in. — la conception sociologique du génie

de celles-ci, dans le calme de l'isolement même le plus complet. Reste cependant cette autre question : Gomment va-t-on choisir celui qui doit recueillir et synthétiser le goût et les décisions de la collectivité, pour en faire le technicien et pour attacher plus particulièrement son nom à cette œuvre P Cette question, hien qu'elle puisse être difficile et même pénible, nous conduit cependant au dernier terme de notre problème. Mais autant vaut se demander qui décide aujourd'hui du personnage politique qui attachera son nom à une réforme exigée par les citoyens ? Théoriquement c'est le vote, la volonté des citoyens.

N'en sera-t-il pas de même, dans les questions économiques, artistiques ? Il est probable que l'évolution de ce mécanisme de choix va se diriger vers cette étape finale, où la majorité, parce qu'on ne s'en satisfait plus, doit être remplacée par lunanimité. Il se pourrait bien que la formule du génie scientifique et artistique y arrive également : la masse donc devra être consultée sur l'homme, sur l'ouvrier qui doit accomplir le travail technique du chef-d'œuvre. Elle en décidera soit par l'unanimité, soit par la représentation des minorités. Dans ce dernier cas, qui pourrait être comme l'étape pénultième, on aura réalisé ce petit cercle d'hommes assez bien préparés pour la tâche. Mais, qui choisira encore parmi ces derniers ? Certainement le hasard. Et pour arrivée au bout avec la méthode explicite, on pourrait méthodiser jusqu'au hasard même : ou tirerait au sort.

Tirer au sort n'est-ce pas, au reste, la confirmation du dogme chrétien de la grâce ? Ce dogme pourrait avoir quelque fonde-

(1) Nous ne sommes donc pas loin de la thèse que soutient M. Espinas. Aux yeox de ce sociologue le progrès social, technique et intellectuel est Toeuvre d*un tâtonnement qni Ta au hasard, et dans lequel la raison est inutile et impaissante, ne venant qu'à la suite de la découverte. Aussi, à notre avis, la découverte en général œuvre de hasard, indépendante des qualités personnelles de celui qui l'a faite, n^n est pas moins propre à qualifier celui-ci, à le rendre supérieure ses contemporains* par le simple (ail d'avoir été conduit par le hasard à sa découverte. Le géhie donc, comme la raison, vient à la suite de l'œuvre, an point qu'on pourrait dire que c^est l'œuvre qui est la cause du génie, et non pas que le génie est la cause de l'œuvre.

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