CHAPITRE V. — DU BOLE DU GÉNIE DANS LA SOCIÉTÉ 33 y
même temps, eUe a son fondement dans la nature des choses et leurs conséquences » (i).
Mais, on a dit qu'il n'y a rien de commun entre la masse et Iç génie, étant donné que le génie est le supérieur, Tirréductible, de par sa définition même. Cette objection n'est pas seulement des plus prétentieuses, mais aussi des plus faciles, vaines et superficielles. En effet, le génie est l'original, Tirréductible, précisément parce qu'il est la synthèse du commun, du vulgaire, de la masse. On accorde toujours que la synthèse H'O est quelque chose d'irréductible et qu'elle se réduit cependant à la combinaison de H et d'O. De même on accorde que la cellule vivante est un produit irréductible et, cependant, elle se compose d'atomes matériels. Pourquoi ne nous accordera-t-on pas que le génie, quoiqu'irréductible, est le produit de la masse ? Toute synthèse, on ne le sait que trop, est un acte de création originale, irréductible, mais qui s'explique par ses composants. Or, le génie, synthèse comme une autre, est original, créateur, mais ne peut s'expliquer que par ses facteurs : la vie sociale commune de la masse. Mais, s'il s'explique par la masse, on ne peut pas l'y réduire ; il est profondément identique à la masse, mais il ne lui ressemble pas.
Si le génie est identique à la masse, c'est parce qu'il en est la synthèse, et s'il en diffère aussi profondément, c'est justement parce qu'il est cette synthèse. Aussi, quant à la force, dont il disr pose sur les peuples, elle est d'origine profondément sociale, car le grand homme « c'est une marionnette dans l'intérieur de laquelle le milieu social, où il vit, a incorporé le mécanisme moteur du fonctionnement, dont dépendent ses faits et gestes » (2). Cependant, quelle qu'en soit l'origine, ce pouvoir ne lui est pas moins propre et il est à sa disposition personneUe. Tel l'héri-
(l)DleRB». I., pp. 14-15.
(2) GcMPLovici. Aperçus Sociologiques ^ Paris 1900, p. 81.
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tage d'une fortune immense, qui, pour ne pas être acquise par des mérites personnels, n'en donne pas moins un pouvoir considérable sur les hommes. N'est-ce pas de Terreur ou de la naïveté de croire avoir réduit à rien Yillusion du pouvoir du génie en l'expliquant P Expliquer n'est-ce pas confirmer plutôt que détruire? Notre explication contient donc liés nécessairement entre eux les deux facteurs essentiels du génie : son originalité irréductible et son identité profonde avec le commun de la masse. Ces deux facteurs ont toujours été vus en antinomie entre eux (i), et les théories du génie ont souligné tantôt l'un, tantôt l'autre de ces facteurs, pour méconnaitre et contester l'autre. De là, les longues controverses que Ton sait, et cette antinomie entre le génie et la masse, qui se résout dans une identité des deux termes.
D'ailleurs, remarquons de suite que, si l'identité entre la masse et le génie, est cachée, lorsqu'on a en vue la masse, qui précède et prépare le grand homme, elle se découvre et apparaît lorsqu'on regarde la masse contemporaine et surtout celle des générations à venir sur lesquelles il réagit. En effet, les contemporains et les générations prochaines subissent, en grande partie, l'influence du grand homme. Ses traits s'impriment ineffaçablement dans ses contemporains et dans les générations suivantes. La France contemporaine, dit Taine, tient beaucoup de la personne de Napoléon I*'. Celui-ci a imprimé à la société française des traits ineffaçables de sa personnalité absorbante, autoritaire.
C'est ce qui explique effectivement les transformations et l'évolution des sociétés, dont les étapes successives ne se res?semblent pas. Sans doute, elles sont le miroir des différents
(1) Le compte rendu da congrès des historiens allemands, f>ar Blondbl. Revue Hist. 1897, nov. et déc. — Altamira. Revue Intem, de soc. 1898. — XAnopol. Les Principes fondam. de l'Histoire, pp. 153-156. — Tabok. Iq U>gique sodale. pp. 151-227.