CHAPITRE y. •-** DU ROLE DU GÉNIE DANS LA SOCIÉTÉ
grands hommes, qui ont transformé les sociétés en ces momentslà. Mais, comme les grands hommes sont originaux, irréductibles, les phases sociales seront également originales, irréductibles. Or, cela fait que la science positive des sociétés, de nos jours, est la tentative la plus vaine qu'on aurait pu imaginer. Tant que les grands hommes sont possibles et même nécessaires, ils impriment à leur société et à leurs époques des caractères originaux, irréductibles, que la science ou rien au monde ne pourrait effacer, ni réduire, pour mettre à leur place la similitude, la seule matière capable des lois sociales positives. Ceci confirme et vérifie, en quelque sorte, les conclusions du premier livre, d'où il résultait que, en tant que la société est en progrès, en évolution, en tant qu'elle existe provisoirement et qu'elle n*existe pas entièrement, définitivement, la science sociale faite à la manière des sciences naturelles, est impossible. De fait, le problème du livre présent n'est qu'un aspect différent du même problème, dont nous nous occupons dans le premier livre.
D'autre part, remarquons aussi que l'enchaînement irréductible et imprévisible des grands hommes, qui viennent, l'un après l'autre, révolutionner les sociétés, les reprendre sous une forme donnée, les transformer et les laisser toujours sous d'autres formes, constitue, à l'intérieur des sociétés, et surtout à l'intérieur des hommes, qui les composent, une source inépuisable de contingences, d'anarchie, de déséquilibre, d'équilibre toujours troublé, de cohésion psychique toujours mal assurée. La cohérence sociale et psychique est rendue impossible à cause de l'apparition du génie. Car, avec chaque grand homme une connexion d'idées se brise, une institution sociale croule, une discordance prend la place d'une autre discordance, quoique très souvent les grands hommes réalisent quelques associations d'idées à jamais indissolubles. Cependant, ils se dispersent, ils jettent le désarroi dans le reste. Dans ces conditions, la psychologie scientifique, à cause des catastrophes psychiques que les
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grands hommes ne manquent pas de provoquer, est rendue également impossible. « Les lois psychologiques les plus générales sont, dit M. Boutroux, relatives à une phase de Thumanité. » En effet, psychologiquement et sociologiquement, on ne peut rien prévoir, à la manière dont on fait des prévisions astronomiques, physiques, chimiques, etc.
A travers les étapes sociales, originales et irréductibles dans leur enchaînement, comme les génies, qui les ont dominées et modelées, la prévision est exclue parce que la similitude et la répétition de ces étapes sont exclues. Les grands honimes apparaissent au crépuscule d'une époque, dont ils assimilent et synthétisent les aspirations profondes, et de cette substance psychosociale créent une mentalité nouvelle, forment la figure originale de répoque qui s'étend devant et après eux. Chaque apparition d'un grand homme est I^ destruction, en grande partie, de l'œuvre de son prédécesseur et une reconstitution toujours nouvelle. EUe a les mêmes conséquences qu'une intégration sociale.
De fait, les génies apparaissent seulement dans les moments d'intégration sociale. Ils en sont les produits et les agents. C'est ce qui fait qu'une époque historique ne se répétera jamais. Mais, si la série de ces grands hommes est elle-même irréductible à une loi, elle n'en donne pas moins lieu à des lois. Un grand homme est irréductible à des lois, puisqu'il est lui-même la source d'une loi. Mais, si l'œuvre des grands hommes est faite et défaite, avec chaque grand homme, sorte de toile de Pénélope, il y a des éléments qui restent définitivement de chacun d'eux. Une destruction et une reconstitution ultérieure de la vie sociale respecteront certaines formules, qui s'accumulent progressivement et constituent autant de cohésions psychiques et de cercles de similitude sociale perpétuelle. Au fond, le rôle du grand homme est la création d'une loi scientifique et sociale,