‹ Du rôle de l'individu dans le déterminisme socialChapitre 14 sur 153 · CHAPITRE U. — LE DÉTERMINISME SOCIAL · texte numérisé non relu

CHAPITRE U. — LE DÉTERMINISME SOCIAL

mental ne pourrait s'exercer que sur les individus assez assouplis, pour qu'ils n*y soient point sensibles. S'il est vrai que la force de l'autorité détermine l'égalité, le nivellement des individus, il est encore plus vrai que l'égalité des individus et leur nivellement est une condition de force pour l'autorité. Ainsi s'explique que dans les sociétés avancées, on supporte sans impatience tant de lois, qui enchaînent les individus. C'est là un progrès effectif et continu du déterminisme social, qui se réalise, à mesure même que l'hérédité est tenue en échec, ou qu'elle régresse.

L'homme rendu indéterminé devient de plus en plus conscient, réfléchi, et en même temps de plus en plus susceptible d*être déterminé, dans ses actes, par ses semblables, d'une façon extérieure, par la suggestion, par l'éducation, par des arguments, etc.. La détermination physiologique de nos actes s'évanouit progressivement et donne lieu à une détermination de plus en plus sociale. Plus on est souple, physiologiquement, plus on est accessible à la suggestion et à la détermination par autrui ; plus nos concitoyens et nos voisins sont malléables, plus nous avons de force sur eux.

Or, nos semblablables et nos contemporains forment la société où nous vivons. Notre pouvoir sur eux témoigne de notre pouvoir sur la société. Les déterminer c'est être l'agent du déterminisme social, s'identifier plus ou moins avec lui. Par conséquent, comme cette indétermination des individus découle du développement du processus social, Il s'ensuit que plus est avancé le processus de l'intégration sociale, plus aussi l'individu prend place au centre du déterminisme social, plus il s'identifie avec la société, plus il acquiert une sorte de toute-puissance sur elle.

Dans la troisième partie de notre étude, nous allons nous occuper, exclusivement, à voir de plus près, en quoi consiste cette puissance des hommes sur le déterminisme.

76 LIVRE I. — LE PROCESSUS DU DÉYELOPPEliENT SOCIAL

D'autre part, si on interprète bien Fidée qu'avec le progrès des sociétés, le côté homogène des individus augmente dans un sens, en même temps que leur côté différentiel s'approfondit, qu'est-ce que cela veut dire? Tout d'abord, ce double développement de la ressemblance des individus n'est possible que parce que l'univers intérieur psychique s'élargit infiniment. Le monde psychique doit s'étendre jusqu'à contenir en soi, d'une part, une somme grandissante d'éléments psychiques, communs avec ceux d'autrui et, d'autre part, un quantum d'éléments absolument personnels, différents et irréductibles. Ainsi, il se forme en nous une dualité bien marquée : l'un des deux termes représentant le côté social que nous avons en commun a^'ec les autres, l'autre, absolument personnel et irréductible. Le progrès de l'un accompagne le progrès de l'autre, et puisque nous sommes civilisés et sociables, dans la mesure où nous sommes et devenons personnels, irréductibles et inversement, il s'ensuit que plus le coté que nous avons en commun avec les autres s'étend et s'identifie avec eux, plus le côté individuel s'étend aussi et devient irréductible. C'est à des conclusions pareilles qu'est arrivé M. Ratzenhofer, dans des recherches sociologiques bien connues en Allemagne (i).

Que s'ensuit-il ? S'il est vrai que le côté commun est le côté social et qu'il forme, après tout, une partie de l'objet de la sociologie, tandis que le côté psychique, personnel, irréductible, forme l'objet de la psychologie, il s'ensuit alors qu'il n'y a plus de motif de concevoir une science de la psychologie, proprement dite, à côté de la sociologie. Et cela* parce que, d'abord, le psychique commun, qui est en nous, forme déjà l'objet de la sociologie. M. Tarde ne nous dit-il pas que le psychique c'est du social intériorisé et que le social c'est du psychique objectivé, généralisé ? Et puis, le psychique personnel, irréductible, on n'en peut plus

(1) Voir notemmenl à ce sujet Soziologische Erkenntniss. Leipzig, 1898, pp. 157, 115, 161, 331.

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