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CHAPITRE m. — RÉPONSE A.UX OBJECTIONS 8l

Dès lors, ne devienMl pas évident que si l'on, ne s'est pas encore aperçu de Tidentité profonde qu*il y a entre les lois psychologiques et les lois sociologiques, c'est uniquement parce que ces lois sont un peu inexistantes. Ce qui passe pour tel n'existe que pour les jeunes, gens dans les collèges. Ces lois n'ont qu'une valeur éducative, à l'égal de la littérature et d'autres produits de pure fantaisie. Et, en effet, à parcourir les plus réputés des traités de psychologie, qu'y trouve-t-on, la plupart du temps P A coup, sûr des descriptions littéraires des phénomènes, psychiques, des sentiments, de l'imagination, de la mémoire, etc. ; et bien des descriptions scientifiques d'une importante partie du corps, qui seraient mieux placées dans un traité d'anatomie ou de physiologie. Quant à des lois, il y en a bien, mais qui n'ont de valeur que pédagogique. L'absence de lois physiologiques proprement dites, exactes, autant que de lois sociologiques réelles, a laissé libre jeu à la fantaisie. Celle-ci n'ayant pas supposé l'identité prolonde des deux sciences, pour remplir le vide de ces lois, a mis au monde, pour ces sciences, des lois nécessairement différentes pour la plupart, parce qu'elles sont forcément arbitraires, en grande partie. Cela suffisait, et sufQt encore, pour qu'il, y eût deux sciences différentes irréductibles. 11 est même sûr que ces deux sciences continueront à être étrangères l'une à l'autre, aussi longtemps qu'on n'aura pas découvert un certain nombre de lois exactes, au moins aussi exactes que les lois de la nature..

La question la plus importante à élucider est de se demander pourquoi il n'y a pas encore une loi psychologique ou sociale exacte P II nous semble que c'est bien là le point difficile. La manière dont on s'y prendra, pour répondre à cette question, révélera une façon utile de concevoir ces sciences, et même les chances de leur progrès prochain. Le fait incontestable, qui est l'absence des lois exactes en psychologie et en sociologie, com-

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porte» k nolcsavis» deus explioaiions : i* l'état arriéré d^ deux sciences, soit k cause de leur état récent, soit à cause de» difficultés de leur méthode, et de la complexité de leur objet ; ou bien a"* l'inenstenoe même de ces lois, dans la réalité effecti¥e des phénomènes. Gomme de» hommes de science» habitués aux sciences de la nature, auraient trouvé, dans cette seconde expli*cation» quelque chose de monstrueux» on ne s'y est pas arrêté un moment. On a pris l'autre terme de Talternative, en s'excusant de n'avoir pas de lois psychologiques» et encore quand on a bien voulu constater cette absence, par Tignorance où l'on est encore de ces lois, attendu que ces sciences sont récentes. On ne doute pas qu'elles existent de toute éternité ; la difficulté des méthodes et la complexité des faits seules empêchent encore de les atteindre. Nous n'avons pas accepté la validité de ces excuses, et, conséquemment, dan» les pages suivantes» on tâch^a de montrer, tout au moins de rendre intelligible, qu'il pourrait bien y avoir d'autres motifs, qui justifient l'état actuel des sctenœs de l'esprit.

Quels motifs donne-t-on pour expliquer l'état arriéré des deux sciences P D'abord on dit que ces sciences sont de date récente, est-ce un argument? Evidemment, pour la psychologie il ne pourrait pas valoir, car elle est lune des sciences les plus anciennes. Vaut-il donc davantage pour la sociologie } Egalement non. Cet argument est donc faux dans les deux cas. Fût-il vrai, il n'en aurait pas plus de valeur pour cela, ainsi que nous allons le voir.

Sans doute» ni la psychologie ni la sociologie ne sont de date récente. La psychologie existait déjà du temps de Socrate» de Platon et d'Aristote ; et même, avant eux, les Sophistes étaient déjà psychologues. De la sociologie, le titre seul est récent: la substance des recherches sociologiques, tant politiques que morales» faisait l'objet d'études des Sophistes, de Socrate, de Platon» d'AristotQ. Et encore» les recherches d'Aristote étaientrellea^plua

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positives que beaucoup de recherches sociologiques contemporaines, ^argument est faux, constatons-le. Reste à se demander, ce qui a empêché ces sciences de progresser, en les forçant à piétiner sur place, à tel point que nous ne nous trouvons, pas plus avancés depuis a5 siècles» Dans ce même intervalle de temps, il y a eu nombre de sciences naturelles, inconnues au temps d* Arî»tote, qui sont apparues successivement, ont fait des progrès considérables^ et établi même des lois exactes. G*est le cas de presque toutes les sciences naturelles. 11 est sûr, à pnbri. qu'il a dû y avoir un empêchement essentiel qui a paralysé le progrès des sciences de req[>rit.

Alors même que les sciences sociales seraient de date récente, cela ne prouverait encore rien. Le cas de la chimie est là pour ruiner toute la force probante de l'argument. Les recherches chimiques, réellement scientifiques, sont contemporaines des recherches sociologiques, si nous remontons seulement jusqu'à Montesquieu, pour les dernières. Pourquoi les unes aboutirent^ elles à des lois, et pourquoi n*en ftit-il pas de même des autres P Gomment se fait-il qu'il y ait aujourd'hui une science positive de la chimie, tandis que nous ne possédons aucune loi sociologique exacte?

Pour répondre à ces questions examinons, maintenant, cet autre argument: la difficulté des recherches sociologiques et psychologiques, venues de la complexité et de la mobilité indéfinies de leur objet. L'argument est décisif: il s'agit seulement de le bien interpréter.

Qu'est'^^e, au juste, que la complexité et la mobilité indéfinies des phénomènes sociaux et psychiques P N'équivalen telles pas à une sorte d'irrégularité P Or, cette complexité et cette mobilité excessives d'un ensemble de phénomènes, qui ne laissent entrevoir aucune régularité, n'indiquent-elles pas que ces phénomènes sont un peu anomiqueSy anarchiques dans leurs manifesta-

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tions, c'est-à-dire qu'ils n'obéissent pas à des lois spéciales, formulables P

Donc, parler de la complexité et de la mobilité excessives de la phénoménalité psychique et sociale, cela signifie, ou à peu près, que si les sciences de l'esprit sont encore restées trop «i arrière, c'est parce que les lois respectives de leurs phénomènes n'existent pas elTectivement. Sans doute, s'il est difficile de découvrir les lois existantes des phénomènes, il devient impossible d'en découvrir là où elles n'existent pas. Par conséquent, il ne serait pas impossible que l'échec, en psychologie et en sociologie, vint du fait qu'il n'existe pas encore des lois effectives sur le terrain de ces sciences. Car, dire que cet échec provient de notre ignorance, et expliquer notre ignorance par la complexité mobile et irrégulière des faits, c'est dire, en effet, que notre ignorance a pour base l'absence même de ces lois. Une idée pareille est à la base de l'école inductive historique, en Allemagne, lorsqu'elle combat les prétentions du rationalisme. De l'avis de M. Schmol- 1er, nombre de lois, ainsi dites économiques, ne sont aucunement des lois, au sens qu'a pris ce mot en logique. Cet auteur reconnaît que même ces lois économiques, qui se rapprochent le plus du caractère des véritables lois (i), concernent exclusivement les problèmes les plus simples et les plus achevés de la science économique: l'échange, la valeur, etc... Par suite, on reconnaît implicitement que les matières sociales plus complexes ne sont pas susceptibles de lois, et qu'elles ne le sont pas en raison même de leur complexité.

Par conséquent, ce second prétexte du retard des sciences de l'esprit se réduit, à le voir de plus près, à l'argument que nous avons indiqué plus haut : l'absence de lois psychiques et sociales effectives. On se rend bien compte, d'ailleurs, de ce que cette thèse peut présenter de repoussant et de a monstrueux » pour

<1) KoRRAD, Bandvjort, roi. 7, p. 671.

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