CHAPITRE m. — RÉPONSE AUX OBJECTIONS
les esprits très habitués aux sciences naturelles. Mais, cette répugnance tient, nous le pensons bien, à un malentendu. On confond la plupart du temps, et à tort paraît-il, l'idée de causalité avec ridée de loi. On ne peut pas concevoir une causalité, qui ne soit pas formulable dans des propositions précises. Et lorsqu'on trouve des phénomènes dont on ne saisit pas la loi, on ne suppose pas, même un instant, qu'ils pourraient, après tout, en manquer. Au contraire, on continue à supposer la loi précise, formulable, et on attribue son absence à notre ignorance, dans Vespoir qu'elle se dévoilera tôt ou tard.
11 est vrai que cette attente s*est presque toujours vérifiée, dans les sciences de la nature, et c'est précisément ce qui donne beaucoup de poids à ce procédé de l'esprit ; mais l'esprit n'en procédera pas moins de cette façon, alors qu'il se trouvera dans un domaine où les lois seront réellement absentes. Le cas des sciences naturelles, et la confusion qu'on fait entre la loi et la causalité, renforcent cette attitude de l'esprit. Du fait que la causalité est un principe inébranlable, — on le suppose lié à notre intelligibilité elle-même, — on déduit, sans plus, que les lois existent partout.
Pour ce qui est de la confusion de l'idée de cause avec l'idée de lois, on a déjà commencé à se détromper. On a vu qu'il peut y avoir une causalité, qui ne se laisse pas réduire à des formules de lois, qu'il peut y avoir des causalités irrégulières. Un ensemble de faits, nécessairement déterminé par des antécédents respectifs, peut bien ne pas suivre une série régulière dans son développement et dans sa manifestation; en d'autres termes, il peut bien être anomique. Ainsi, M. Tarde l'a très bien dit : uCes soidisant lois d'évolution du droit, de la religion, de la morale, de l'industrie, dans les divers peuples, obtenues par des entassements de faits ingénieusement rapprochés, ne s'appliquent qu'à des peuples sauvages et barbares. A mesure qu'on s'élève sur l'échelle de la civilisation, c'est-à-dire de la réalité sociale, il est à
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noter que la difficulté, sinon l'impossibilité, devient de plus en plus manifeste, de soumettre & un enchaînement de phases régu- Hères les transformations sociales ». Il peut y avoir une causalité irrégulière selon M. Tarde (i). «C'est un préjugé à la mode, suivant lequel les faits généraux de la vie sociale seraient régis par des mythes, appelés lois naturelles » (3). A ce sujet, M. Xénopol a émis des opinions absolument semblables. Il est vrai, dit-il, que les premières étapes du développement humain, lorsque ce dernier était encore enveloppé dans les langes de la matière, ont dû donc posséder le caractère universel pour ce qui regarde leur étendue dans Tespace. C'est cette ressemblance initiale qui a induit en erreur les sociologues, en leur faisant admettre Tidée, absolument fausse, d'un développement identique dans le courant de l'histoire qu'ils croient, pour cette raison, formulable en lois (3). M. Xénopol fait une distinction très heureuse entre la causalité des phénomènes et la régularité de leur manifestation. 11 a bien fait voir que ce sont là deux choses distinctes, et que Tune ne suppose nullement l'autre (4).
11 en résulterait donc qu'il peut très bien y avoir causalité sans aucune régularité, et c'est ce qui arrive pour les phénomènes sociaux. Dans ce même sens, Wundt pense qu'il peut bien y avoir des faits individuels, effets d'une loi générale, mais qu'euxmêmes ne peuvent pas être généralisés, puisqu'ils ne présentent point d'uniformité dans leur apparition (5). De plus, Wundt pense lui-même que plus les phénomènes sont différenciés, plus grande aussi sera l'impossibilité de découvrir les lois. De même, ces lois, à supposer qu'on les ait découvertes, n'auront quelque exactitude que si elles se limitent dans un espace et dans un
(1) Art. cité, pp. 464,466.
(2) Les lois de l'Imitation, 1895, p. 131.
(3) Le Caractère de V Histoire, RoTue PbHM., 1904, Jan., pp. 32, 40.
J4) Les Principes fondamentaux de l'Histoire^ Paris, 1S99, pp. 178, 20O. .{6) DU Logik [il), ipi^/ikià.
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temps très restreint (1). Enfin, M. Weber a rélevé très bien Tabus qu'on fait du mot loi, alors qu'on rafiplique aux phénomènes psychiques. Nous ne sommes pas une série indéfinie de répéCiliaiis, nous changeons sans cesse, et cela exclut Tuniversalité nécessaire des phénomènes psychiques. S'il y a une loi psychologique c'est bien la « répétition altérante, mais, avec celte loi, nous voici transportés à l'antipode du concept de loi physique » (a).
Ce malentendu élucidé, examinons maintenant si notre attente, qui ne se dément pas dans le domaine des sciences de la nature, — encore qu'il n'existe pas de science de la météréologie, — peut être légitime sur le terrain des sciences sociales. Quoi qu'il en soit, il faut reconnaître qu'on est toujours trop empressé de faire passer dans les sciences sociales ce qui est vrai seulement pour les sciences de la nature. Dire, des phénomènes psychiques et sociaux, que ce ne sont pas les lois qui leur manquent, mais bien les recherches nombreuses et objectives, grâce auxquelles ces lois ne manqueront pas d'apparaître, n'est-^^ pas induire, assez naïvement, des sciences naturelles aux sciences sociales ? Aussi, ne manquet-on pas de rappeler que les lois de la nature, quoiqu'existant de toute éternité, ont été assez longtemps ignorées ; pendant tout ce temps la nature ne paraissait pas moins irrégulière que la société et que l'activité psychique; personne pour cela n'a pourtant alors nié les lois naturelles, on aurait été convaincu d'erreur. Et cependant, voilà a5 siècles que le scepticisme, à regard des sciences sociales, dure sans se démentir.
Après tout, qui nous assure que nous serons dans l'erreur en appliquant mutatis muiandis aux adenoes sociales l'argument valable dans les sciences naturelles, que l'ignorance des lois ne suffit pas pour conclure & l'absence de ces lois ? Qui nous assure
(i) Oie Loffik.
(I) Diveri€t conceptions du mot loi, ReT. Ptail., 1894 fl),-f|>. IV,. MO.
que dans la société il en soit comme dans la nature P N'est-ce pas du contraire qu'on nous a convaincus depuis Auguste Comte jusqu'à MM. Durkheim et Simmel, jusqu'aux logiciens comme MM. Wundt et Sigwart et aux psychologues comme M. W. James P Ce qui est caractéristique de la phénoménalité psychique et sociale, par rapport au reste de la nature, c'est que cette phénoménalité est plus complexe, changeante, variable, à tel point que les répétitions dans l'histoire et dans la vie consciente des hommes sont des choses inconnues ( i ).
Dans la nature, en général, tout revient, au contraire, avec une périodicité qui ne se dément jamais. Et cependant, dans cette nature même, il existe toute une partie qui échappe à la science : les phénomènes météréologiques. Et, par ailleurs, M. Boutroux l'a bien fait voir, les formules de la causalité ne sont jamais rigoureuses. En tant qu'absolues, elles sont en grande partie artificielles, elles éliminent toujours le facteur important de la contingence.
Lorsque de tous côtés il résulte que la variabilité et la complexité sociale excèdent infiniment la complexité de la nature, ne s'en suit-il pas que la contingence du monde psychico-social dépasse aussi la stabilité et l'uniformité, la causalité régulière qu'on attribuerait à la société ? Dans la nature, sans doute, c'est la nécessité, la causalité régulière, qui l'emporte (2) de là les lois naturelles, si relatives qu'elles soient par ailleurs. Mais, si dans la société c'est la contingence qui l'emporte, comment peut-on encore parler de lois sociales. Ne devient-il pas impossible d'induire de la nature à la société ? 11 reste maintenant à indiquer pour quelles raisons vraisemblables il y a un excès caractéristique de contingence, et par suite de complexité
(1) Voir encore sur ce sujet: Ludwig Stein, Archiv. fur sysl. Phil. 1898, p. 800, 209. — René Worms^ Annales da Congrès international de Sociologie, Paris, Giard, 1896, pp. 210,211.
(2) Dilhley, op. cit., p. '45.