CHAPITRE IV. — LA. SOURCE DES CONTIÎÎGENCES SOCIALES Io
et parce qu'on manque de recherches positives « se tenant exclusivement aux faits ». Qui ne voit pas que la science positive, dans ce règne économique donné, aurait été la négation systématique, radicale de tout l'avenir économique et de toutes les lois économiques et sociales en puissance ? Heureusement, on ne Ta pas fait alors, parce que ces sciences n'existaient pas ; mais c'est ce que le socialisme scientifique positiviste, et c'est ce que la sociologie et la morale positives, de nos jours, semblent entreprendre.
Nous ne voyons pas comment l'étude, fidèle jusqu'à la servilité, des faits sociaux existants pourrait rendre définitive la science sociale, au moins aussi définitive que les sciences de la nature, attendu que c'est la forme sociale — la réalité qu'elle étudie, — qui n'est pas définitive. Comment découvrir les lois d'une réalité en formation ? Les lois effectives sont, en réalité, difficiles à découvrir, comment prétend-on découvrir les lois inexistantes ? On cache cet insuccès sous l'argument, devenu banal, mais valable, en matière de sciences naturelles, que les études et les recherches positives, en matière de faits sociaux, manquent. Or, M. Wagner nous assure qu'en économie sociale, même la plus grande perfection de la méthode ne sert à rien, pour tourner la difficulté (i). N'est-il pas évident que l'étude des faits pourrait nous donner, tout au plus, ce qui constitue un semblant de loi pour le moment actuel, et pour le passé, mais qu'elle ne nous dit rien sur l'avenir ? Celui-ci sera formé d'autres faits, qui n'auront presque rien de commun avec le présent, parce que nous traver-f sons une époque de formation, de révolution, d'anarchie, où les changements sont toujours irréductibles les uns aux autres. Les lois sociales de l'avenir ne peuvent pas être découvertes, par induction ; tout au plus, pourrait-on, dans ce but, avoir recours à la déduction. C'est ce que Stuart Mill a entrevu, quand il a donné
(1) Lehr-und Handbuch der Politiscken ekonomie, I. p. 241.
I04 LILRE I. — LE PROCESSUS DU DÉYELOPPEMENT SOCIAL
à la déduction le pas sur Tinduction» dans les sciences de lesprit. Karl Marx a fait de même dans son système dialectique, et c'est cette même conception qui distingue les deux économistes allemands, bien connus, Menger et Wagner. Les lois existantes d*une réalité effective peuvent se découvrir, en effet, par la méthode inductive; les lois inexistantes, ou envoie de se constituer, d'une réalité en formation, ne peuvent se découvrir d'aucune façon, elles peuvent être devinées, anticipées, je dirai même créées, par une sorte de dialectique de déduction ou de spéculation purement logique.
C'est ce qui a déterminé un certain nombre de bons esprits à repousser les lois naturelles, dans la société, et à refuser de sous, crire à une causalité précise, formelle dans les phénomènes de l'esprit, pour n'y reconnaître qu'une certaine régularité (Regelmâssigkeit). Sigwart admet bien dans la morale une sorte de lois, qui ne sont que la description de la régularité d'un fait quelconque ; mais il faut remplacer l'idée de cause proprement dite par celle de but et l'idée de loi par celle de norme ou règle (i). Wundt est de la même opinion que Sigwart, car il pense que Y activité finaliste n'est qu'une Jorme spéciale de la causalité et peut bien remplacer celle-ci, dans la phénoménalité psychique du monde moral. De même, aux yeux de ce dernier, l'idée de norme, quoi qu'elle ne vaille pas pour l'histoire, est à sa place, dans la sociologie, qui ne découvre pas seulement des lois, mais aussi des normes pratiques (a). De plus, la norme est, de l'avis de cet auteur, la source même des lois. Or, nous retrouvons une opinion analogue chez M. Boutroux qui pense que « l'homme connaît la nécessité, sous une forme différente, des conditions de l'expérience, sous la forme du devoir » (3). Et d'ailleurs la causalité physiologique et même physique, qu'est-ce, sinon des régula-
(1) Op. ciU, p. 573.
(2) Logih, n, p. 143.
(3) Op. cit., 165.
GHÀPITnE IT. — LA SOURCE DES CONTINGENCES SOCIALES Io5
rites fixées « des habitudes qui ont pénétré de plus en plus profondément dans la spontanéité de Tétre » (i).
Mais, il est certain, il ne peut pas y avoir une science exacte du devenir ; il n'y en a que de ce qui est effectué. C'est ce qui fait'que les lois sociales, juridiques ou morales sont plutôt des velléités de lois. En un mot, ce sont des lois qui tendent à être des lois, dans le sens propre du mot, sans y parvenir. Cet état de choses se traduit dans le fait que le droit et la morale présentent leurs lois, sous forme de desiderata, d'injonctions, d'impératifs. Les propositions éthico-sociales ne disent pas ce qui est, comme celles des sciences naturelles, mais ce qui doit être ; elles ne sont pas indicatrices, mais impératives ; elles expriment non pas l'être (ein Sein), mais le devoir (ein SoUen) (2).
C'est là une preuve que les lois éthico-sociales sont provisoires et en formation. Leur nécessité objective de se réaliser s'exprime en Jonction des efforts humains Jaits pour les accomplir.
L'équilibre dernier des sociétés, permettant l'apparition des lois sociales stables, fera peut-être que les lois sociales cesseront d'être impératives et, à l'exemple des lois de la nature, seront simplement indicatrices. 11 est évident aussi que la causalité so- <;iale et psychique ne prendra de formes régulières, ne deviendra formulable dans des lois précises et exactes, qu'alors seulement que le processus de l'intégration sociale aurait touché à son terme final. Car, k cette limite, lorsque toutes les sociétés humaines auront versé dans la société universelle, lorsque toutes les forces humaines et naturelles auront formé un Aot formidable et unique, un dernier équilibre aura été atteint, qui n'aura plus à craindre d'être bouleversé par une intégration ultérieure.
Sans doute, c'est k cette seule condition que les choses sociales
ii) Logik., p. m.
(2) pAOLSEif, Bthik. T. p., li. Voir encore à ce tajet : SiMMBL, Einleitung in die Moralawissenchaft, I, pastim ; — Siqwart, LogHc, II,73S ; " BnnanM, Lehrbuch der historische Méthode Leipzig, 1889, p. 91 ; — BbaubbinB, L'indépendanu de la Morale, Rev. Phil., 1884 (U), pp. 1X7-118.
deviennent prévisibles. Par là, une des principales causes de la contingence sociale sera éliminée. Les luttes des classes, résultat de la distribution inégale des richesses, où aboutit le processus économique anarchique, actuel, seront finies aussi. On aura connu alors toutes les forces humaines, productives et consommatrices, rôfTre dans son ensemble, la demande dans son entier, et on pourra toujours équilibrer Tun et Tautre pour atteindre à une harmonie réelle, — choses impossibles à concevoir de nos jours, lorsque, à chaque moment, des peuples nouveaux, des forces naturelles nouvelles entrent en circulation pour révolutionner le cours des affaires. — De même la paix qu'on souhaite vainement, dans le régime actuel des sociétés nationales, enflées d'orgueil et prêtes à tout moment à éclater en guerres, soit militaires, soit surtout économiques, sera réalisée à ce moment. Ainsi, les révolutions politiques, sous celte forme, disparaîtront; une autre cause principale des contingences sociales se sera éliminée d'ellemême. « L'humanité, de l'avis de M. Xénopol, semble s'acheminer vers un état final, où les éléments contingents perdront leur influence prépondérante qui retournera aux masses » (i).
Même les découvertes scientiûques et leurs applications pratiques cesseront de former une source de trouble et de contingence sociale. On peut bien supposer que, jusqu'à cette date, les sciences seront déjà arrivées à découvrir toutes les lois et toutes les forces de la nature; cette nature, limitée aux confins de notre planète, si riche qu elle soit, n'est pas infinie. Les lois et les forces naturelles connues et toutes les applications possibles réalisées, rien ne pourrait plus intervenir, dans l'équilibre social atteint, pour le renverser de nouveau. Ainsi, on aurait un premier équilibre définitif, stable, une première causalité régulière, et il est probable que c'est alors seulement que Tépoque de la sociologie et de la morale positives sera atteinte. Il est vrai que
(i) Les Principes fondamentaux de VBittoire, p. 165.