CHAPITRE IV. — LA SOURCE DES CONTINGENCES SOCIALES IO
la société sera immobilisée, fixée, au moins aussi fixée et immobile que les espèces zoologiques. Le progrès ultérieur, non seulement ne sera plus possible, mais il ne sera plus nécessaire.
Cet état final hypothétique n'a rien d'illogique. Au contraire. F.a société humaine universalisée sera isolée, hermétiquement close, soustraite à toute perturbation. Car ses confins étant ceux de la planète, où y aurait-il encore des germes et des forces incidentes, qui la pénétreraient pour la bouleverser de nouveau? Elle présentera donc les conditions d*un laboratoire de science physico^ chimique, où les lois^ étant isolées, dans leur fonctionnement, s'accomplissent dans toute la pureté et F exactitude de leurs Jormules idéales. On peut donc espérer que la contingence sociale sera de la sorte absolument exclue.
Cette liaison logique, nécessaire, à priori, entre la causalité sociale régulière et la société universalisée et par là forcément isolée, peut être même confirmée à posteriori. Tout d*abord, le cas de la société chinoise est une illustration très expressive et remarquable de la vraisemblance empirique de celte théorie. Ce qu'on appelle la « chinoiserie », le a mandarinat », le « maniérisme chinois w, figé, immobile, on a tâché de l'expliquer de mille façons, sans réussir. Personne n'a cependant vu, au moins, d'une façon nette et claire, que ce n'est pas le pouvoir personnel, surhumain, du législateur Confucius qui a figé le peuple chinois dans des formules indéracinables. La force législatrice de Confu" cius, l'immutabilité des formes de la vie chinoise sont le fait de ces murs chinois gigantesques, qui ont hermétiquement isolé la Chine du reste du monde social. L'arrêt de l'intégration sociale, l'arrêt de la formation sociale, causé par l'isolement artificiel de la société, a réalisé ici cette harmonie, cette stabilité, qui n'a été connue nulle part. La contre-épreuve de cette explication s'accomplit sous nos yeux. Maintenant que la Chine est ouverte au processus d'intégration sociale, va-t-elle continuer à conserver
les formes sociales immuables, qu'elle garde depuis des milliers d'années, ou bien Tère de la révolution s'est-elle déjà ouverte en Chine, avec les événements qui inaugurèrent notre siècle.
Bien plus, la conception socialiste de la société, qui veut exclure le hasard, la contingence, et introduire dans la société une harmonie désirable, est étroitement liée à l'idée d'une société universelle. L'idée même des états nationalistes est incompatible avec la doctrine socialiste. A ce point de vue, il semble qu'avec le socialisme les hommes sont arrivés à la pleine connaissance du processus de l'intégration sociale. Les historiens, comme Mommsen, ont déjà consacré et les sociologues ont précisé et expliqué ces vues.
Le mouvement social égalitaire, qui est en même temps le leitmotif le plus précieux de la démocratie socialiste, étant, à son tour, nécessairement lié au sort de la société universelle, comme M. Bougie nous l'a fait réellement voir, n'aurait touché à son terme qu'au moment même où la société universelle serait réalisée. Mais la conséquence de cette universalisation, c'est que les deux côtés de la nature humaine seront de plus en plus nettement distingués. Le côté personnel, irréductible, deviendra de plus en plus profond, avec le développement de l'intérieur de la personnalité humaine, conséquence nécessaire de l'intégration et de l'unification sociale; mais aussi, le côté commun, social, sera de plus en plus ample, ce qui est bien possible, étant donné que le côté psychique des individus s'enrichira indéfiniment.
Cette égalité idéale des individus, ne contredisant pas la différence invductible de ceux-ci, que M. Bougie explique théoriquement, sociologiquement, et dont les socialistes ont fait l'idéal à réaliser, par leurs efforts pratiques, confirme encore l'idéal de la morale Kantienne : l'impératif catégorique. Ne retrouvons-