CHAPITRE PREMIER. — RAISONS GÉNÉRALES Il
le produit de la société. Il s'ensuit que le psychique réfléchi, qui dépasse la simple sensation, doit, aussi bien que le moral, être l'objet d'une science sociale et historique, proprement dite. Si rintellect est, au même titre que le moral, un produit de la société, la partie de la psychologie, qui s'occupe des fonctions intellectuelles, doit logiquement être une science purement sociale et ainsi Comte a supprimé la psychologie de sa hiérarchie des sciences.
Si, depuis lui, la sociologie ne s*en est pas tenue là, c'est que Stuart Mill, se replaçant i Tancienpoint de vue pré-sociologique, ou anti-sociologique, a déplacé de nouveau le principe de l'explication sociale et psychique, et l'a reporté encore de la société à rindividu. Il a fait ainsi de la psychologie la base même des sciences sociales, et lui a donné ou rendu, par là, l'importance que Comte lui avait déniée. Herbert Spencer, autant que Stuart Mill, a contribué à séparer la psychologie individuelle de la sociologie ; lui aussi a également mis le principe de l'explication des phénomènes mentaux dans la nature de l'individu comme individu, et surtout dans la nature purement physiologique. Ni Spencer, ni MilIn*ont tenu compte de la profonde intuition révélatrice d'Auguste Comte: que l'individu est une abstraction, si on le conçoit en dehors de la société, et qu'il est le produit proprement dit de la société.
Les raisons ne manquent pas pour revenir à Comte, reprendre sa thèse, et l'éprouver en la rapportant aux progrès des sciences sociales et de la psychologie depuis lui. En fait, notre thèse est en substance, ici, la même que celle de Comte. La sociologie la plus récente aussi bien est orientée comme la sienne. Pourtant, personne encore n'a osé faire de la psychologie une science sociale, personne n'a osé encore la supprimer, comme Comte. Aussi, les diverses conceptions de la sociologie semblent s'être condamnées à n'être qu'un tissu de contradictions : la sociologie
de MM. Tarde et Espinas, aussi bien que la manière dont Wundt conçoit les rapports entre la psychologie et les sciences sociales. En relevant leurs contradictions et leur inconsistance, nous mettrons en lumière la nécessité logique, inéluctable, où elles se trouvent d'aboutir à la thèse comtiste.
M. Tarde, tout d*abord, paraît avoir pris au pied de la lettre les critiques que Stuart Mill a adressées au comtisme. Pour lui aussi, le phénomène social dérive du phénomène psychique, comme celui-ci dérive du phénomène biologique, mais aussi il diffère essentiellement du phénomène psychique. Cependant, u le phénomène social est tout psychologique en ce qu'il a d^essentieh) (i).Le problème du moi et de l'esprit social est peut-être le plus propre à relever les contradictions où tombe M. Tarde en adoptant le point de vue de Stuart Mill. 11 admettra bien, en effet, que l'esprit social est une réalité, « qu'il existe un moi national ». Mais ce moi-là n'est pas différent du u moi des nationaux » (2). Cette contradiction ressort tout le long du livre si remarquable de M. Tarde sur la logique sociale. L'auteur y affirme, tantôt que (( la logique et la téléologie individuelles sont distinctes de la logique et de la téléologie sociales », tantôt qu'elles se complètent Tune Tautre, « car le point de vue individuel se complète par le point de vue social )> (3). Mais, après avoir fait la preuve de leur distinction essentielle, M. Tarde n a d autre ambition que de démontrer leur identité. « La logique sociale et la logique individuelle tendent à se réunir, jusqu'au jour lointain où la première ne sera plus qu'un prolongement extra-individuel de la seconde, et la seconde qu'une réduction de la première » . U dit même que k la tendance est de faire en sorte que les deux logiques se réduisent à une seule et qu'il n'y
(1) Etudes de psychologie socialey Paris, 1898, p. II.
(2) La Réalité socialdy Rev. philos., 1901, p. i76. (d) Logique «ocia/é, Paris, Alcan, 1898, p. 75.