CHAPITRE PREMIER. — RAISONS GéHÈtUkhm II
N'est-ce pas dire là absolument le contraire de oe que M. Espinas nous disait d*abord P Ainsi, ce n'est pas la psychologie qui précède et rend possible la sociologie ; mais c'est bien cette dernière quiprécàde et prépare celle-là. L'auteur soutient donc deux thèses qui se détruisent Tune l'autre, et il n'est dans le vrai ni quand il affirme la priorité de la psychologie, ni quand il démontre la priorité de la sociologie. Lui-même ne dit^il pas que (( à partir de l'invention du langage, la part qui vient de l'action sociale dans la formation de la personnalité est tellement considérable qu'il devient difficile de délimiter les domaines respectifs de la psychologie et de la sociologie » (i). Impossible, plutôt que difficile, et le contraire nous eût surpris, le psychique et le ^ocial sont deux aspects du même fait ; rien de plus naturel que la sociologie se confonde avec la psychologie.
Gomme Auguste Comte, M. Espinas est parmi les sociologues contemporains qui se sont rendu compte nettement « que dans la société humaine c'est l'ensemble des relations domestiques, juridiques, économiques qui fait que chaque homme est ce qu'il est. C'est sa situation et son rôle dans cet ensemble qui le définit » (a). Il s'en suit alors qu'il faut concevoir la psychologie ou bien comme un simple aspect des sciences sociales, à la façon de Comte, ou bien la concevoir comme une science supérieure à laquelle la sociologie aboutit, et non pas celle où elle prend son point de départ. L'individu conscient est le point d'arrivée de la société.
En Allemagne, M. Wundt est de ceux qui ont le plus accepté du point de vue de Comte. La personnalité individuelle ne saurait jamais être détachée de ses rapports avec le milieu spirituel, puisqu'elle est déterminée par celui-ci dans ses actions, tout comme elle l'influence. C'est déjà là adopter un point de vue
(1) Etre ou ne pas être, ou du postulat de la sociologie, p. M7.
(2) Ibid.,
I aO LIVRE 11. — RAPPORTS ENTRE LA PSYCHOLOGIE ET LA SOCIOLOGIE
comtiste. Mais Wundt complète et précise les données de Comte : il pose cojnme un double principe pour les phénomènes de l'esprit : I"* leur interprétation subjective ; a' leur u dépendance du milieu social » (i). En démontrant que Tinterprétation subjective doit être intégrée par Finterprétation sociologique, il a démontré par cela même que la psychologie, pour être une science, doit de toute nécessité se compléter par la sociologie. D'autant plus que ces deux interprétations portent sur les mêmes faits considérés seulement de deux points de vue différents (a).
Cependant, Wundt n'en continue pas moins à sous-entendre une psychologie générale indépendante et même « suprà-ordonnée » à la sociologie, ou bien à la u psychologie sociale » comme il dit souvent. Mais, sur ce point, son attitude est loin d'être précise et stable. Ainsi, il dira u qu'il n'est pas permis de considérer la psychologie individuelle comme une science générale à laquelle la psychologie sociale se rapporterait comme une science appliquée, comme c'est le cas des autres sciences sociales. Au contraire, on ne doit pas perdre de vue que la psychologie sociale est en même temps la source de la connaissance des régularités des lois psychiques, de sorte que c'est la psychologie individuelle, de son côté, qui pourrait être envisagée comme « une application de la psychologie sociale » (3). Et il n'en pourrait pas être autrement, parce que (( aussi loin que la psychologie sociale pourrait découvrir des lois, celles-ci ne seront que de simples applications des lois générales déjà connues par la psychologie individuelle » (4).
Cette confusion revient fatalement dans la pensée du grand logicien, comme elle revient dans celle de MM. Tarde et Espinas. Elle indique, tout simplement, que la séparation de la psychologie individuelle et sociale est factice et n'est pas même justifiée
0) Die Logik, ir édiUoo, t. II, pp. 27-28.
(2) Ibid.
(3) Jbid., p. 233.
(4) Ibid.