CHAPITRE PREMIER. — RAISONS GÉNÉRALUS ia
dans ses formes supérieures, est le produit réel de la vie sociale; mais ils n*en continuent pas moins de renverser les termes de la réalité et de supposer que c'est le social et la société qui constituent le produit de la vie psychique. Aussi mettent-ils la psychologie avant la sociologie. S'ils voulaient se concilier avec les faits et la logique, ils seraient amenés à faire l'inverse. Mais puisque cela leur paraît, à juste titre, impossible, aussi impossible que le paraît à la logique le fait de ranger la psychologie avant la sociologie, pourquoi ne pas les identifier ? Le psychique est une conséquence de la vie sociale ; n'est-il pas, par cela même, un phénomène social, et ne s'aperçoit-on pas qu'il est à la fois cause et effet de la vie sociale P « La plus grande partie de la mentalité individuelle est, dit M. Worms, un produit de l'existence collective. Même les facultés réputées les plus personnelles, sens et intelligence, émotion et volonté, ne se créent que par la vie sociale. Toute psychologie est donc à la fois individuelle par un côté et collective par un autre, et il n'y a pas à distinguer entre les deux psychologies (i) )). Cependant, M. Worms admet encore une psychologie proprement dite, indépendante de la sociologie. — Accorder ces thèses sociologiques avec ellesmêmes et avec les faits, c'est prouver, indirectement, la vraisemblance de la nôtre.
Sans sortir encore des généralités et de la dialectique qu'elles comportent inévitablement, avant de voir, de plus près, quelles sont les relations des fonctions mentales avec la vie sociale, considérons quels peuvent être les rapports de la conscience réfléchie avec l'organisme humain.
Sans doute, ce n'est pas dans notre siècle de psycho-physiologie qu'on serait porté à négliger ce fait évident : que la conscience est la manifestation adéquate de l'organisation de notre corps.
(1) Ptychologie collective et individuelle. Rev. Intern. de Soc., 1899, pp. 5tf •tS69.
Au contraÎFe, on pourrait plutôt exagérer la part qu'on attribue au physiologique. En effet, en science psycho-physiologique, on a toujours pensé que la conscience est la fonction et le produit naturel et exclusif de la matière organique vivante. Les phénomènes physiologiques, d'après cette science, épuiseraient, à eux seuls, toute la causalité de la vie psychique. On pense, et avec raison, que tout phénomène psychologique a sa condition d'existence dans des phénomènes physiologiques déterminés. Bien plus, on croit que toute l'activité psychique se ramène à l'action réflexe. On veut, en un mot, que le psychologique s'évanouisse dans le physiologique. Cependant nous devons observer, avec M. Boutroûx, V qu'on a introduit artificiellement la conscience dans le fait organique d'où il s'agit de la déduire )) ( i ). Par suite, au lieu de l'expliquer, les conditions physiologiques supposent tout simplement la conscience à chaque pas. En réalité, ce qu'on prend pour elle, ce sont ses conditions physiologiques qui peuvent bien faire un tout complexe, réductible à des éléments, mais ce n'est pas là la conscience.
La tentative faite pour expliquer les phénomènes psychiques au moyen de leurs conditions physiologiques, est vaine pour beaucoup de raisons. D'abord, reconnaissons avec M. Boutroux que (( la conscience n'est pas un développement, un perfectionnement, même des fonctions physiologiques... C'est un élément nouveau, une création. L'homme qui est doué de conscience est plus qu'un être vivant... et plus qu'un organisme individuel : la forme dans laquelle la conscience est superposée à la vie est ' une synthèse absolue, une addition d'éléments radicalement hétérogènes » (a). Loin que ces conditions physiologiques puissent en dévoiler tout le secret, il resterait à voir « si ces conditions n'ont pas été présentées par la conscience elle-même » (3). La
(1) De la Contingence des lois de la nature, Paris, Alcan, 1902, p. lui. (2) /6id., p. 103.
(3) Ibid., p. 104.