CHAPITRE PREMIER. — RAISONS GÉlfERALES I!l
difTérence entre les êtres qui possèdent un système nerveux complexe et ceux qui n'en ont pas, est une différence de degré, tandis que la conscience, dont Tapparition coïncide avec le système nerveux, est une faculté supérieure à toutes les fonctions vitales, tt Dès lors, n'est-il pas permis, se demande M. Boutroux, de penser que si la conscience apparaît toujours, lorsque certaines conditions physiologiques sont posées, c'est qu'elle-même pose ces conditions, sans lesquelles elle ne pourrait se manifester. Si l'aurore annonce le soleil, c'est qu'elle en émane» (i).
M. Sigwart, le logicien allemand très connu, établit les mêmes rapports entre le psychique et le physiologique. Il démontre que les phénomènes physiologiques, loin de suffire à expliquer leurs concomitants psychologiques, sont le plus souvent expliqués par ces derniers (a). Dans une publication antérieure (3) nous avions fait voir qu'il y a des règles et des lois sociales, des situations sociales qui nous déterminent de l'extérieur, par la connaissance que nous en prenons. De sorte que nos actes et notre attitude, pour être des phénomènes physiologiques, déterminés par des processus physiologiques et physico-chimiques, n'en sont pas moins provoqués et déterminés aussi par ces actes de conscience. Nous avons établi que ce sont bien eux qui provoquent et déterminent les processus physiologiques nécessaires, et non pas les processus physiologiques qui provoquent et déterminent ces actes de conscience. Nous avons montré que la conscience emprunte cette force déterminante à la force des circonstances sociales qu'elle représente.
Voilà une manière d'expliquer physiologiquement la conscience qui n'aboutit pas. Y en aurait-il une autre? Il reste encore vrai, pense-t-on, que la conscience se retrouve dans chaque
(1) De la Contingence des lois de la naturCy p. 106.
(2) Die Logik, U passim.
(3) Le Problème du Déterminisme social. Paris. Ed. de la Grande France, 1903.
I a6 LIVRE U. — RAPPORTS ENTRE LA. PSYCHOLOGIE ET LA SOGIO LOGOS
élément physiologique, dans la cellule par exemple, à l'état rudimentaire. Avec M. Boutroux, nous répliquons que tout ce qu'on peut accorder aux êtres inférieurs c'est la sensation, la pensée et la tendance pure et simple, « considérées comme susceptibles d'exister sans être perçues par un moi » (i). Or, ainsi, réduite à sa valeur réelle, la conscience, qu'on attribue aux êtres supérieurs, présente avec la conscience humaine plus qu'une différence de degré : ce n'est plus un moi concentrant en lui et comparant une multiplicité et une diversité ; c'est un agrégat de sensations conscientes, sans lien entre elles. Ces consciences élémentaires ne contiennent même pas a le germe de l'unité qui caractérise la conscience personnelle » : et, alors, comment peut-on concevoir que celle-ci puisse résulter de celle-là ? En définitive, u la conscience qu'on attribue aux cellules n'a qu'une ressemblance de nom avec la conscience personnelle ». Dès lors, ne vaut-il pas mieux a écarter un mot qui peut entraîner une confusion, et dire qu'il s'agit simplement de sensations, de pensées, et de tendances inconscientes » (a) P
« Il reste donc bien établi, conclut M. Boutroux, avec une grande pénétration, que la conscience personnelle n'est pas inhérente à tous les êtres vivants, mais n'existe que là où nous voyons une organisation physiologique spéciale » (3). Mais si on ne peut admettre que les propriétés vitales, condition delà conscience, ne sont pas explicables entièrement par les lois générales de la vie, il est vraisemblable que la conscience elle-même, ou un autre principe supérieur, intervient dans la réalisation de ces propriétés.
Pour M. Boutroux, « la création de l'homme, être conscient, ne s'explique donc pas par le seul jeu des lois physiques et physiologiques, sans intervention d'un principe supérieur ». Et alors.
(1) Op. cit., p. 106.
(2) Ibidem, p. 109, 110.
(3) Ibidem, p. 111.