CHAPITRE PREMIER. — RAISONS GÉNÉRALES
toute la question se réduit à savoir d'où vient ce principe supérieur, qui doit s'ajouter à la vie pour provoquer l'apparition de la conscience ? Et, si elle ne s'explique pas par le seul jeu des lois physiques et physiologiques, quelles sont les lois spéciales, les autres lois qui président à sa création P Si le corps humain, avec sa constitution, ne suffit pas pour rendre la conscience intelligible, attendu que lui-même la postule souvent, qu'y a-t-il au delà du corps humain, qui puisse fournir une explication du phénomène de conscience ?
La réponse à ces questions est-elle si difficile ? Au-dessus de Vindividu, au-dessus de son organisation physiologique, la société, Torganisation sociale se présentent par rapport à la vie comme un monde indépendant, sui generis. Elle prend l'importance d'un règne nouveau, comparable au règne de la vie.
D'autre part, les sociologues nous apprennent que chez les hommes, par le simple fait qu'ils vivent en société, dans ce règne sui generis « une vie nouvelle, soi generis elle aussi, se surajoute à celle du corps. Plus libre, plus complexe, plus indépendante des organes qui la supportent.... on reconnaît à cette description, dit M. Durkheim, les traits essentiels de la vie psychique » (i). Qu'est-ce à dire, sinon que c'est en effet la vie sociale qui serait la source d'où jaillit la conscience P Par suite, si les conditions physiologiques n'expliquent pas les phénomènes de la conscience, ne serait-ce pas que les conditions sociales pourront les expliquer P La socialité serait ainsi ce principe supérieur que M. Boutroux exige pour l'explication de la conscience ; et, par suite, ce seraient les lois de la vie sociale qui présideraient à la création de la personnalité, du moi.
Cette hypothèse est appuyée par M. Durkheim. u La grande différence, dit-il, qui sépare l'homme de l'animal, à savoir, le plus grand développement de la vie psychique, se ramène à celle-ci :
(t) E. DoBuiiM, De la division du travail social, pp. 386-387.
I aS LIVRE U, — RAPPORTS ENTRE LA PSYCHOLOGIE ET LA SOCIOLOGIE
sa plus grande socialité » (i). Par suite, si on peut attribuer aux animaux un moi et de la conscience» celle-ci serait chez eux un produit de leur propre vie sociale rudimentaire ; leur conscience varie avec leur socialité. La forme rudimentaire de leur société se réfléchit, comme dans un miroir, dans la forme rudimentaire de leur conscience. Ainsi, la société donnerait toute l'explication causale de la conscience. En outre, si la conscience se manifeste au moyen de phénomènes physiologiques, ces phénomènes organiques, qui s'accompagnent de conscience, sont transformés et comme spiritualisés par la vie sociale. Car, <( dans les sociétés supérieures, — M. Durkheim l'affirme — c'est l'organisme qui se spiritualise ». a Le progrès (social), dit-il encore, aurait donc pour effet de détacher... la vie de la matière, de la spiritualiser par conséquent. . . , en la rendant plus complexe w ( a). Donc, « quelque progrès que fasse la psycho-physiologie, elle ne pourra jamais représenter qu'une fraction de la psychologie, un aspect, puisque la majeure partie des phénomènes psychiques ne dérive pas des causes organiques » (3).
M. Durkheim confirme encore la thèse de M. Boutroux, en disant que : « le grand service que les philosophes spiritualistes ont rendu à la science a été de combattre toutes les doctrines qui réduisent la vie psychique à n'être qu'une efflorescence de la vie physique)). Il ajoute aussitôt que « tous ces faits dont on ne peut trouver l'explication dans la constitution des tissus dérivent des propriétés du miheu social » (4).
Ne s'ensuit-il pas que la vie psychique ne peut dériver en général que des propriétés du milieu social ? Ce sont précisément les conclusions de MM. Gumplowitz et B. Kidd (5).
(1) De la division du travail social, p. 387.
(2) Ibidem, p. 375.
(3) Ibidem, p, 389.
(4) Ibidem,
(5) Voir GuMPLowicz, Précis de sociologie, pp. 274-290. — B. Kidd, Uévolution sociale t trad. française, Paris, 1896, pp. 236-261.