CHAPITRE PREMIER. — RAISONS GÉNÉRALES 12Q
Maïs de quelle manière la conscience peut-elle dépendre de ces propriétés du milieu social ? Sans doute comme la vie dépend de l'organisme et des substances physico-chimiques qui le composent î A priori on peut dire que la conscience est indépendante de ses conditions physiologiques, puisqu'elle ne s'y réduit pas, de la même manière que la vie manifestée dans la cellule est indépendante des Substances chimiques C, Ph, Az, 0, H., qui composent la cellule, puisqu'aussi bien elle ne s*y réduit pas. Pas plus que la vie ne dépend directement d'aucun de ces corps chimiques, la conscience ne dépend directement d'aucune des conditions physiques. Elle est originale, nouvelle, irréductible à la vie, de même que la vie est originale, irréductible à la matière brute. Mais, à l'exemple de la vie qui est le produit d'une synthèse de corps auxquels elle ne se réduit pas, la conscience est le produit d'une synthèse de corps d'hommes ; et, comme telle, ne se réduit pas aux corps composants de cette synthèse qui forme justement la société. Et, encore, de même que les propriétés de la vie — à ce qu'on assure — dépendent de la morphologie de la cellule-synthèse, de même les propriétés de la conscience doivent dépendre de la morphologie de la sociétésynthèse- C'est la façon d'être sociale qui détermine la conscience, car « à une structure économique de la société correspond une forme déterminée de la conscience », selon Marx.
La thèse comporte des difficultés que ne manqueront pas de faire ceux-là mêmes qui nous l'ont suggérée. On admettrait plutôt que le quid proprium de la conscience se réduise exclusivement à ses conditions physiologiques, qu a ses conditions sociales, car on a toujours dit le contraire de ce que nous proposons. Romanes, Darwin, dira-t-on. s'en sont tenus aux faits ; et pourtant ont-ils jamais vu dans la conscience autre chose qu'un phénomène physiologique? Mais, aussi, les faits ne disentrils pas souvent oe qu'on leur fait dire, et ce qu'on leur fait dire tient k certaine manière de voir courante, qui, pour être répandue dans
t3o LIVRE U. — RAPPORTS ENTRE LA PSYCHOLOGIE ET LA SOCIOLOGIE
le monde des savants, pourrait n'en être pas moins mal fondée et d'origine arbitraire.
Pour M. Durkheim « il serait exagéré de dire que la vie psychique ne commence qu'avec la société ») (i). L'origine de la conscience est toujours, selon lui, l'organisme humain, quoique les spiritualistes aient eu raison de combattre cette hypothèse. Si on ne la repousse pas, c'est peut-être qu'il serait difficile, sans elle, de se représenter les rapports sociaux antérieurs et en dehors de la vie psychologique. Les liens qui unissent entre eux les individus ne peuvent être que du psychique, à base physiologique. Par suite, on croit, de toute nécessité, que la société suppose le psychique, loin de l'expliquer.
Cette objection-là n'est pas invincible. L'enfant, dès sa naissance, est déjà en société au moins physiologique avec le monde avec ses générateurs d'abord, et même avec l'humanité. Selon M. Espinas, les liens sociaux psychiques sont le produit d'une évolution ultérieure ; ils sont, tout d'abord, des liens physiologiques.
Des circonstances fortuites, d'un autre ordre que l'ordre physiologique, pourraient établir un rapprochement entre les hommes, et par suite, un rapport entre eux, extérieur comme le rapport physiologique, aucunement psychique, mais qui le deviendrait lui aussi par la suite. Le rapport physiologique ou mécanique, extérieur, aboutit toujours à un rapport psychique, parce qu'il n'en est que l'intériorisation. M. Tarde, qui a fait du psychique le phénomène générateur des sociétés, n'en a pas moins reconnu qu' « il y a déjà lien social là où il n'y a rien de psychologique » (2). C'est pour M. Durkheim qu'il sera difficile d'admettre que le lien social puisse être autre chose que du psychique. Est-ce parce qu'il conçoit le phénomène social comme n'ayant rien de commun avec le phénomène psychique ?
{\) De la division du travail social^ p. 3S7. (2) Art, cité pp. 4C1-462.