CHAPITRE PREMIER. — l'iNTÉGRATION SOCIALE
sociale... perdent de leur consistance, s'affaissent progressivement et dans la même mesure les milieux se confondent » (i). Or, le progrès de l'accroissement social en volume et en densité détermine le progrès de la division du travail et par suite de la différenciation sociale. La forme que prend intérieurement ce processus est le passage de la solidarité par ressemblance à la sondarité par différenciation et division du travail.
D'autres sociologues français, tels MM. Tarde et Bougie, doivent être comptés comme reconnaissant la réalité et Timportance du processus social. M. Tarde a spécialement mis en lumière un côté de ce processus sur lequel personne ne s'était arrêté : Tunifîcation sociale au moyen de l'extension des courants de similitude, qui ne sont que la conséquence immédiate des courants d'imitation. Tandis que MM. Gumplov^icz et Durkheim insistent exclusivement sur l'intégration plutôt extérieure des sociétés, M. Tarde montre l'unification interne, quoiqu'elle ne soit d'ailleurs que le résultat nécessaire de l'unification extérieure. La disparition des barrières infranchissables, des segments sociaux, fond les diverses unités sociales dans une seule, qui facilitera non seulement l'expansion des courants d'imitation, mais encore les provoquera en provoquant les inventions.
En outre, M. Tarde lui-même indique, avec insistance, comme MM. Gumplowicz et Durkheim, que u le fait le plus général que l'histoire nous révèle, est l'agrandissement continuel du groupe social en étendue et en profondeur. En étendue, par la chute des frontières qui séparent les groupes voisins peu à peu fondus et assimilés ou annexés à un état conquérant ; en profondeur, par la chute des barrières qui séparent les classes » (a). La forme du processus social interne est le passage de rimitationHX)utume à l'imitation-mode.
(t) De la division du travail tocial, p. S04.
(S) la logiqw sociale^ Paris, Alean, ises, p. 191.
H. Bougie nous semble avoir réussi & synthétiser ççs deux aspects du processus social en les représentant sous les deux propriétés formelles qu'il reconnaît aux sociétés : la quantité et la qualité. Le processus social consiste, selon M. Bougie, en un accroissement de la quantité et de la complication ou différent dation sociale doublé par l'accroissement de l'unité et de l'homogénéité sociale (i).
B. En Allemagne, nous devons nous en rapportera MM. Tônnies et Simmel, qui ont émis des théories et des hypothèses sociologiques» où nous trouvons l'idée du processus social tellement impliquée qu'elle est facilement reconnue. Pour M. Tônnies, la formation des Etats nationaux n*est qu'une limitation, une étape provisoire de la société illimitée (a). Le processus social, d'après M. Tônnies va delà multiplicité des Ëtats vers une république mondiale (Weltrepublik) comparable au marché mondial (Weltmark), qui résulte de l'extension des marchés. La forme intérieure de ce changement est le passage de la communauté, sorte de solidarité organique par ressemblance, basée sur les relations durables de sang, à la société qui prend pour base des relations de contrat et d'échange, tout à fait fortuites et mécaniques (3).
M. Simmel reconnaît, lui aussi, au fond de la vie sociale, un processus d'extension sociale (Ausdehnung der Gruppe) (4), dont les conséquences internes sont d une part la différenciation des individus, la formation de personnalités de plus en plus différentes, irréductibles ; d'autre part l'homogénéité sociale, car le niveau social descend, les personnes se nivellent à mesure que s'accroît l'extension sociale, les qualités communes des hommes
(1) Les idées igalitairet, Paris, Alcan, 1899, pp. 9t et S36.
(2) Gemeinschaft und Gesellschaft, Leipsig, 1887, p. 272. (3)1(1., pp. 9el44.
(4) Ueber soziale IHfperensierungt pp. 41, 45 et 49.
CHAPITHE PREMIEÀ. — L*IIfTÉ6RATION SOCIALE 4^
étant les moins élevées. L'auteur donné comme M. Dùrkbeim une grande impor^nce au nombre dés individus. Ason avis, le: nombre est le facteur décisif dans toute évolution sociale (i).
C. Parmi les sociologues de langue anglaise, nous distinguons MM. Lester. F. Ward» Giddings et B. Kidd qui ont également en trevu le processus sociaî, mais d'une manière un peu plus, vague et moins sûre, u La différenciation sociale forme lé premier chapitre dans l'histoire de la société humaine, dit M. Ward ; le se^ cond chapitre traite de l'intégration sociale. À un certain stade, celui de la plus grande différenciation, beaucoup plus grande qu'à présent, la réduction du nombre des races humaines, fut le résultat de l'intégration sociale » (a). L'intégration ethnique et sociale a procédé par une longue suite d'assimilations jusqu'à ' ce qu'elle ait produit plusieurs grandes nationalités amalgamées (3). Et enfin, u l'association et la fusion de toutes les races humaines est, d'après M. Ward, le pas final de l'évolution humaine )) (4)«
M. B. Kidd reconnaît avec M. Schmoller que les nationalités sont issues par un processus d'intégration sociale, d'unités sociales plus petites : les tribus, les villes et les provinces. 11 appelle ce processus le principe formateur d'Etats, State inaking(5) ; mais il ne voit pas qu'il s'arrête à cette forme, car u dans le progrès du monde, les jours des nationalités, dans Tancien sens du mot, sont comptés » (6). Il voit le procesus social aboutissant ensuite à un petit nombre de systèmes d'ordre social, dont la structure éûOR^nîque et politique sera comme l'expression externe d'in-
(I) AtmaUs de VInstittU international de Sociologie^ 1894.
{%) La. Différenciation et l'Intégration sociale, 1M3, Giard et BiAire, p. 10.
(3)/&td., p. 17.
(4) Ibid., p. 39.
(5) Prine^les of Western Civilisation, London, Macmillan, 1902, p. 3S1,
(6) Ibid., p. 385.
$0 LIYBB I. — LE PMOGBSSUS DU DÉYSLOPPEMElfT 80GUL
teipréUtions de conceptions éthiques fondamentales. Ce procès^ sus doit aller Jusqu'à l'unification complète ( i ).
Le professeur Giddings, d'une manière encore plus vague, re-' connatt que le processus social est « une plus grande augmentation des masses »> et tout changement « tend à l'intégration sociale » (a). Il parle aussi d'une intégration graduelle de groupest de hordes, et emprunte à M. Durkheim le principe social de la densité sociale.
2* Parmi les écrivains politiques qui ont spéculé sur les questions de politique pratique, nous nous arrêterons seulement sur deux, dont les écrits ont eu un retentissement assez étendu et justifié : Bluntschli et Sidgwick.
Aux yeux du premier « les états hornés à une nation n'ont qu*une valeur relative... L'état ou l'empire universel est donc l'idéal de l'humanité ».
Bluntschli montre que l'Eglise chrétienne et les grands conquérants connus, d'Alexandre le Grand à Napoléon, ont tenté, par des moyens différents et avec des méthodes (3) différentes, la réalisation de cet idéal, mais ils ont échoué. « Le temps, dit-il, continue invinciblement son œuvre de rapprochement; il réveille toujours plus la conscience universelle de la communauté humaine et prépare ainsi naturellement une organisation générale du monde » (4)* Les découvertes modernes et les nombreuses voies de communication sont venues directement servir le but, et la science contemporaine suit l'impulsion. Enfin (( l'Etat dans sa formule la plus élevée, c'est l'humanité organisée )) (5). Les états nationaux n'en sont que des étapes, car ils
(1) Prineiples of Western Civilisation, Loiidon, Macmillan 190S, p. 388.
(2) Principes de sociologie, trad. trançtlse, Paris, Qiard et Biière, 1897, pp. 335,338.
(3) De l'Etat, trad. franctise. Paris^ 1881, p. ti.
(4) Ibid,, pp. tt, U, 26.
(5) Ibid,, p. 26,