CHAPITRE PREMIER. — RAISONS GÉNÉRALES l3l
La vie est étrangère aux corps chimiques ; on admet pourtant qu'elle se dégage de leur contact. Est-il plus difficile de reconnaître que le psychique, qui n*est pas inhérent aux individus» se dégage de leur société ?
De même que, seule la synthèse de la cellule communique la vie aux corps chimiques qui la composent, de même seule la société-synthèse des hommes produit la conscience et la communique aux hommes. On comprend hien le phénomène de la vie, émergeant d'une synthèse chimique. Pourquoi ne comprendrait-on pas également la conscience émergeant de la sociétésynthèseP Le mystère n'est insurmontable, semble-t-il, que pour le sociologue; pour le physiologue,ceci déjà n'est plus un mystère.
Une autre difficulté de notre thèse tient à la confusion qu'on fait entre les conditions essentielles d'un phénomène et ses conditions secondaires. Les conditions essentielles d'un phénomène sont celles dont l'absence entraîne l'absence du phénomène luimême. Les conditions secondaires seulement étant données, le phénomène lui-même peut très bien faire défaut. La vie sociale, par exemple, est une condition essentielle de la conscience, et la vie biologique en est une condition secondaire. La vie biologique, dans l'écrasante majorité de ses cas, ne s'accompagne pas de conscience. Au contraire, chaque fois que la société est donnée, la conscience ne manque pas d'apparaître. La conscience est un accident par rapport à la vie, comme la société elle-même ; au contraire, elle est, par rapport à la société, un effet nécessaire.
La société est encore une condition essentielle de la conscience, parce que, du simple fait de son existence, elle suppose la vie biologique elle-même, sans que celle-ci suppose à son tour la société. Il est évident que la société est la condition, non seulement essentielle mais unique, en un sens, de la conscience, puisqu'elle contient déjà en soi la condition secondaire qu'est la vie biologique.
l3a LIVRE II. — RAPPORTS ENTRE LA PSYCHOLOGIE ET LA SOCIOLOGIE
Si on ne fait pas ces distinctions subtiles, mais très nécessaires» on attribue souvent aux conditions secondaires ce qui n'est propre qu'aux conditions] essentielles. On a trouvé comme condition de la conscience la vie biologique ; et on n'a plus cherché si on ne lui en découvrirait pas bien d'autres encore, inaperçues et qui, pourtant, pourraient être plus importantes, voire essentielles. On s'en est tenu à la thèse de la conscience, produit des conditions physiologiques.
M. Boutroux nous dit, à ce sujet, que « chacun des mondes semble dépendre étroitement des mondes inférieurs, comme d'une fatalité externe, et tenir d'eux son existence, ses lois... Cependant si Ion soumet à un examen comparatif les concepts des principales formes de l'être, on voit qu'il est impossible de rattacher les formes supérieures aux formes inférieures par un lien de nécessité... Le lien des uns par rapport aux autres apparaît comme radicalement synthétique » (i). Preuve bien évidente que le monde de la conscience ne peut jamais être réduit au monde de la vie. M. Boutroux le dit très expressément : « Au-dessus de la vie elle-même et sur les fondements qu'elle lui procure, s'élève la conscience... Encore subordonnée à des conditions, et dépendant à ce litre des mondes inférieurs, la conscience a, néanmoins, une large part d'existence propre » (2).
Mais ce monde supérieur à la conscience ne serait-il pas celui de la société? A la vie biologique, M. Durkheim rattache la société ; M. Boutroux, la conscience. Le philosophe et le sociologue vont jusqu'à se servir souvent des mêmes termes.
La philosophie spiritualiste, confirmée par la sociologie, ne reste pas étrangère aux thèses de la sociologie. Au moins chex M. Boutroux, c'est même là qu'en dernier ressort elle paraît
(1) Op. cit., pp. 132-133.
<2) Ibidem, p. 142.