CHAPITRE II. — CONDITIONS DE L* APPARITION DE LA CONSCIENCE l
Si le psychologue la retenait, peut-être serait-il conduit à rapprocher les conditions de la conscience des modifications que Vhomme ou Fanimal subit en s'accommodant à la société.
La conscience commence quand les phénomènes vitaux, accessibles aussi à l'influence du milieu physico-chimique, reçoivent rinfluence du milieu social. Deux observations pourraient appuyer cette proposition.
a) Quand on veut expliquer Torigine de la vie, on remarque que le passage entre les phénomènes inorganiques et les phéno* mènes de la vie est imperceptible ; entre les deux espèces de phénomènes il n'existe qu'une différence de degré, laquelle s'accompagne, néanmoins, d'une différence de nature. Il en est de même quand on veut expliquer l'origine de la conscience. C'est une question de plus ou moins de variabilité des conditions externes ; on comprend donc bien qu'un certain degré de variabilité s'accompagne de conscience et qu'à partir seulement de ce degré de variabilité, la conscience devienne possible. Lorsque la diflérence entre la stabilité relative du milieu physique et la mobilité du milieu social est si frappante, comment pourrait-on hésiter à déterminer d'après cette remarque, la limite entre la conscience et l'inconscience P Continuer à considérer l'esprit comme contemporain de la vie, en faire comme une qualité naturelle de la vie, sous prétexte qu'il n'y a pas de différence nette entre ces deux manières originales de l'être, c'est comme si on refusait de distinguer la matière vivante et la matière brute, sous prétexte qu'on ne peut pas préciser où commence la vie, où finit la matière brute. Dire que la conscience est une qualité naturelle de la vie, ce serait dire aussi que la vie est une qualité naturelle de la matière. Cela est vrai dans un sens général, mais cela ne nous dispense pas de chercher à préciser dans quelles oanditions la vie comporte cette qualité naturelle de conscience. C'est par exception, et rarement que la matière brute se vivifie.
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devient vivante; c'est aussi par exception que la vie devient consciente. Donc, en un certain sens, il est vrai de dire qm la vie est étrangère à la matière, que celle-ci ne l'implique pas du tout naturellement, pas plus que la vie n'implique naturelleinent la conscience et Fesprit. L'objet précis de la biologie et de la psychologie n'est-il pas de déterminer délicatement dans quelles conditions spéciales la matière devient vivante et Ybl vie devient consciente. C'est là le problème biologique, c'est là le problème psychologique. C'est donc dans ces conditions spéciales, que la société crée à la vie, que celle-ci peut s'accompagner de conscience.
b) N'est-il pas significatif que la différence psychique très remarquable entre l'homme et les animaux est en rapport étroit avec la différence qu'il y a entre la société où vivent les animaux et la société où vivent les hommes ? L'intensité dfi la conscience humaine (i), la supériorité de Tesprit de l'homme sur celui des animaux se trouve justement mesurée par le développement de la société humaine, comparée aux sociétés animales. La supériorité de l'esprit humain, par rapport à celui des animaux, tient à ce que la société humaine est infiniment plus étendue, compliquée, variable, mobile, que les sociétés animales.
M. Espinas, dans son livre classique sur les sociétés animales, a montré les relations intimes du psychique des individus avec la société qu'ils forment. Il incline, il est vrai, à voir dans le fac~ teur psychique, la cause du lien social. Cependant, dans ce m^me livre, comme ailleurs aussi (a), M. Espinas a montré que la base du Uen social est plutôt organique et qu'au commencement, surtout, elle est excluMvement organique. Donc, le facteur psychique
(1) « L'ane des grandes capaeilés par iesqDelles rhomme est lenu comme essentiel* lement différent des animaux, est eella de la eonacleiMede soi-même, on la connais» sance de soi-même comme penseur. » W. James: op, cit. t. H, p. 358.
(f) Art. cité.