CHAPITRE n. — CONDITIONS DE l'aPPARITION DE LA. CONSCIENCE l
qu'après une lutte plus ou moins longue. Dans cette lutte vio* lente, pour la première fois l'homme est forcé de se rendre compte qu'il a des semblables, qui ont des prétentions analogues et des forces égales aux siennes. Le conflit extérieur, violent sans doute, laisse des traces & l'intérieur. Il peut se répéter entre les mêmes hommes, et les traces s'approfondissent d'autant.
A chaque occasion de dispute, les conflits de deux hommes se répètent, et ces combats extérieurs répétés sont autant de limitations réciproques. L'homme est ainsi forcé de se replier sur soimême ; il descend en lui-même ; il trouve, dans son intérieur, l'écho du conflit extérieur. C'est là l'origine de la conscience, de la réflexion. A partir de ce moment l'homme est double. Si l'on ajoute encore que le vainqueur forcera le vaincu à travailler pour satisfaire à ses nécessités, on a par là une nouvelle source de phénomènes conscients, de formation intérieure consciente. « L'esclave qui travaille et crée des choses, se crée lui-même, dit Hegel commentant le proverbe : Die Furchi des Herren des Weisheii Anfang isi(\), La présence du vainqueur aupfis du vaincu est effective et permanente en son cœur. La lutte est intérieure, en même temps qu'extérieure, car les rapports extérieurs finissent par s'intérioriser. L'opposition intérieure, qui en résulte chez chacun des antagonistes, est le premier degré de la réflexion, de la conscience proprement dite, et par suite, de la raison déhbérative et libératrice aussi.
L'homme et l'animal, tant qu'ils n'ont contre eux que la nature, ne se dédoublent pas ; la nature ne poursuit personne, elle fait opposition ; l'homme peut éviter facilement ses obstacles et rester ainsi un être absolument irréfléchi, inconscient. 11 perd cette insouciance, cette irréflexion, dès qu'il entre en conflit avec ses semblables. Ce conflit fait que l'homme est pénétré par l'homme, que l'homme s'instaUe dans l'homme ; puisque
(i) HuBL, vu, l g 431 pp. S77-n9.
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rhomme ne peut p(us échapper à son semblable. Même s'il le pouvait, la lotte serait si longue, si violente, que Técho en serait persistant.
On bien, si l'asservissement est l'issue de la latte, l'opposition extérieure se double d'une opposition intérieure, et les deux se renforcent Fune l'autre. Si Ton veut bien considérer qu'en société le conflit ne se présente que rarement sous la simple forme du duel, mais qu'il est collectif, on comprendra alors que l'opposition extérieure se complique, ce qui fait que l'opposition intérieure se complique aussi infiniment.
De là surgissent les luttes internes dans chaque membre de la société, et par suite, l'opposition que se font les états internes ne fait que reproduire les oppositions que se font les indivkias comme particuliers ou comme classe. Or, ces oppositions intérieures, psychiques, sont précisément l'élément indispensable i l'apparition delà conscience.
Si la société est plus étendue ou si elle augmente, cette opposition, tant sociale que psychique, augmente die aussi, car la lutte pour la vie — M. Durkheim l'a démontré — devient plus ardente. De même que les conflits deviennent plus sensibles, ils deviennent plus compliqués à cause de l'augmentation des concurrents. Or, parallèlement à l'augmentation sociale, nous savons que l'hétérogénéité, l'opposition et le conflit des intérêts et des qualités personnelles de l'individu s'accentue. L'originalité devient de plus en plus un facteur ^nécessaire qui se produit nécessairement et doit se produire. Or, l'opposition, la compK-' cation, la différenciation et la nouveauté sont justement les con^ ditîons déterminantes de la conscience dans l'organisme humain ; ce sont elles qui le spiritualisent. Bref, après le conflit que, seule, la vie sociale peut nous donner, le développement social noutf dbnnera progressivement toutes les autres conditions qui semblent nécessaires et suffisantes pour stimuler l'apparition de la conscience, au point de la rendre intense, vigoureuse, ^cace.