CHAPITRE II. — GONDITIOKS DE l' APPARITION DE LA CONSCIENCE l6l
une multiplicité d'éléments se trouvent liés en une unité et une cohésion n . Pour loi la synthèse provenait « d'une fonction aveugle, quoique indispensable de Tàme, sans laquelle nous n'aurions absolument aucune connaissance, mais dont nous ne prenons vraiment conscience que rarement ».
Cette activité synthétique de la conscience est, d'après Kant, la source des catégories de l'entendement. Or, parmi ces catégories, il comprend celles de causalité, de similarité, de différence. C'està-dire que les états d'âme sont liés entre eux, d'après leur différence ou leur ressemblance.
2* Les conditions réelles de Factivité synthétique. — Reste à nous demander maintenant quelles sont les conditions de cette activité synthétique de la conscience et de la ressemblance des états qu'elle réunit ? La question peut paraître de peu d'utilité à œux qui disent qu'il est impossible de se rendre compte des conditions dernières des choses simples. On affecte de négliger les conditions de l'activité synthétique de l'esprit, par la simple raison qu'il y a là une donnée élémentaire qui, si elle explique toute la phénoménalité psychique, ne peut être expliquée ellemême par rien d'autre, sans qu'on tombe dans la métaphysique, ou sans qu'on u paye son tribut à la psychologie » (i). Cependant, Wundt cherche aussi à réduire l'unité des phénomènes conscients à l'unité organique des corps. « La corrélation absolue entre le physique et le psychique suggère l'hypothèse suivante : ce que nous appelons l'âme est l'être interne de la même unité, unité que nous envisageons extérieurement, comme étant le corps qui lui appartient (a).
Il est vrai que chez Wundt il est encore difiicile de décider si c'est l'unité de la conscience qui dérive de l'unité organique du corps, ou inversement. Telle est encore la manière très prudente.
(11 WcNDT, op. cit. (II) p. 3U.
(t) Ibidem, U6.
it
l6a LIVRE II. — RAPPORTS ENTRE LA PSYCHOLOGIE ET LA SOCIOLOGIE
dont HôfFding envisage les rapports entre Tunité de l'esprit et l'unité organique du corps, a Entre l'activité de la conscience et les fonctions du système nerveux nous trouverons une grande abondance de traits parallèles » (i). Ainsi, la grande valeur du système nerveux vient de ce qu'il met toutes les actions en harmonie, et de ce qu'il sert d'organe central de liaison aux diverses parties de l'organisme, et rend possible, en face du monde extérieur, un système clos de manifestations.
La conscience s*acquitte à sa manière de la même tâche. Elle unit ce qui est épars dans le temps et l'espace » (a). Or, ajoute-til (( il faut admettre que les divers parallèles que nous venons d'instituer ont une valeur réelle ; il doit y avoir une liaison intime entre la vie consciente et l'encéphale ». Après avoir prouvé qu'il existe une connexion étroite entre le développement parallèle du cerveau et de la conscience, chez l'homme et chez les animaux, l'auteur conclut à l'hypothèse de ndentité des deux termes. Cette hypothèse consiste & dire que g ce qui agit dans les phénomènes matériels est de telle nature qu'il s'exprime en même temps d'une manière corrélative, en tant que conscience w (3). Conséquemment, la psychologie et la physiologie ne peuvent pas être réduites l'une à l'autre... ces deux sciences concernent le même objet considéré sous deux aspects différents.
Cependant, l'attitude réservée de ces deux psychologues est absolument intenable. En effet, puisque les phénomènes psychiques ne peuvent se manifester qu'au moyen du corps, qui est un organisme, et par suite une unité centralisée, rien de plus simple que la conscience, quelle qu'en soit la nature en elle-même, présente cette forme d'activité synthétique. C'est parce qu elle doit s'exprimer au moyen de ce système nerveux centralisé,
(1) HôrroiNO, op. cit. p. 63.
{t) Ibidem.
{Z)Op. cit. p. 86.
CHAPITBE II. — CONDITIONS DE L* APPARITION DE LA CONSCIENCE l63
qu*elle est synthétique, dans son activité. En un mot, la forme de la conscience doit nécessairement reproduire la forme synthétique, intégrante de Torganîsme.
C'est ce qui a été parfaitement saisi par M. Ribot. u Le consensus de la conscience, étant subordonné au consensus de Torganisme, le problème de Tunité du moi, selon M. Ribot, est, sous sa forme ultime, un problème biologique. A la biologie d'expliquer, si elle peut, la genèse des organismes et la solidarité de leurs parties. L'interprétation psychologique ne peut que la suivre » (i). « C'est l'organisme, et le cerveau, sa représentation suprême, qui est la personnalité, » parce que u c'est sur cette base physique de l'organisme que repose, d'après notre thèse, ce qu'on appelle l'unité du moi» la solidarité qui relie les états de conscience » (a) .
Si intelligible que soit la théorie de M. Ribot, elle présente des côtés très attaquables. Aucun des grands psychologues ne s'y est arrêté, malgré tout ce qu'elle a de séduisant. Ainsi Hôffding. comme nous venons de le voir, et Wundt, comme nous allons le voir, se gardent bien d'afîîrmer la thèse de M. Ribot. Wundt incline plutôt envers l'animisme et James se déclarera franchement partisan du spiritualisme.
A) Les conditions de V activité synthétique de la conscience sontelles organiques, c'est-à-dire physiologiques ? — D'abord, toutes les espèces animales supérieures se caractérisent par une unité organique parfaite, sans que, pour cela, leur conscience soit comparable à celle des hommes. Et, même chez les hommes, l'unité organique est loin d'être la juste expression de leur modalité de conscience. 11 faut donc autre chose au-dessus de l'unité organique. 11 est donc possible de concevoir que la constitution et la situation centrale de l'encéphale, loin d'être la condi-
(i)afBoT. Maladies de la PirtonmliU. Paris, Alcan, 1S85, p. 171. (8) Ibidem f p. 98.
sîon exclusive de l'unité de la conscience, pourraient nécessiter elles-mêmes une explication. Les choses reviennent au même que ce soit la conscience même, qui, par son activité synthétique ait créé l'encéphale, ou bien que ce soit l'encéphale qui, centralisateur par nature, ne fasse que modifier à son image le monde psychique, qui s'exprime par lui. Par suite, Tune ou l'autre des deux hypothèses est également intelligible. Nous devons les examiner plus en détail, pour voir laquelle des deux pourrait présenter le plus de vraisemblance.
Voyons d'abord l'hypothèse, qui considère l'encéphale comme un organe central, et dont la fonction est inhérente à sa nature, à la nature de l'organisme. Dans cette hypothèse, on ne pourrait expliquer la nature de l'encéphale et de sa fonction qu'en tant que provoquée par l'adaptation au milieu cosmique. Cependant, dans le milieu cosmique, nous ne voyons nulle part ces phénomènes centralisés, qui puissent donner naissance à cette fonction centralisatrice (i).
De plus, on a émis l'idée que le cerveau n'est pas indispensable à la vie organique, que, par rapport à la vie, on pourrait considérer le cerveau comme un luxe (2). On est allé encore plus loin : le cerveau serait plutôt un organe gênant pour la vie.
Malgré ce qu'il peut y avoir de hasardé dans cette thèse, il n'en est pas moins vrai que les nécessités constantes de la vie animale pourraient être convenablement satisfaites par les centres inférieurs de la moelle épinière ou par les lobes du cervelet. La preuve qu'il en pourrait être ainsi, c'est que l'encéphale ne se développe que dans les espèces les plus élevées sur l'échelle zoologique. Dans les espèces inférieures, il est clair que l'adaptation
(1) Dans le monde physique il n'y a pas de hiérarchie ni de processas synthétique centralisateur, auquel l'organisme aurait dû s'adapter au moyen de l'encéphale.
(2) N. Vascbiob et Vurpas. Essais sur la psychologie dts monstres humains. Paris 1903, Rudeval, pp. 4748.