CHAPITRE n. — CONDITIONS DE L* APPARITION DE LA C(XTSCIENGE
synthétisant, les manières de penser aussi. Et cela d*une façon bien simple ; ou bien la simple commodité pratique fait que deux manières de faire, qui peuvent se combiner utilement, se combinent en réalité, et la nouvelle manière d*agir, qui en résulte, est utilement, mais réellement, plus compliquée. Un premier acte d'intégration est déjà réalisé.
Mais ce n*est pas là le cas le plus fréquent. En réalité, la complication, Tintégration des manières d*agiret de penser se fait par la violence. Le vainqueur impose brutalement au vaincu sa manière de faire et de croire. Ainsi, sous Tinfluence de la contrainte violente, le vaincu accumule, à côté de son savoir faire et de sa pensée propre, les manières du vainqueur. C'est bien là le procédé des hommes de la tribu victorieuse envers ceux des tribus vaincues. M. Tarde Ta finement observé : « la guerre est bien plus civilisatrice pour le vaincu que pour le vainqueur ; celui-ci ne daigne pas se mettre à Fécole de celui-là, qui, lui, subissant Tascendant de la victoire emprunte à l'ennemi nombre d'idées fécondes et les ajoute à son fonds national » (i). Par suite, si Fesprit du vaincu s'élargit, s'il contient maintenant une connexion plus large de représentations et de manières d'agir, c'est parce qu'il est enrichi malgré lui, par contrainte. Les nouveaux éléments, différents des éléments anciens, se lient à ceux-ci, sous la pression de la violence, des douleurs que le vainqueur inflige au vaincu, afin qu'il adopte ce supplément hétérogène de pensées et d'actions, de mots et d'activité.
Peu à peu, les nouveaux éléments, sous la pression de la violence prolongée, se soudent aux anciens et de là résulte une connexion d'états d'âme différents, disparates, qui, bien que différents et sans rien de commun, restent en connexion. De plus, le vainqueur impose toujours à l'esclave, violemment, des séries d'actions plus difficiles, plus compliquées, plus longues. Les
(1) Les loU de l'imitation, p. 397.
douleurs qu'on lui inflige, lorsqu'il n'accomplit pas sa tâche jusqu'au bout, le forcent, à la fin, à intégrer la série de tous les actes nécessaires. C'est ainsi que les peuples primitifs ont acquis cet effort prolongé et concentré, qui n'est pas inhérent à la nature primitive de l'homme. A la suite de cet effort et de ce travail, la conscience, réalité essentiellement synthétique intégrante, se fait jour dans l'homme, u En tant que l'esclave crée des choses, par sa propre activité, il se crée lui-même. ».Le travail, est l'éducation et fait l'éducation. Par le travail, la conscience descend dans l'esclave. Cette connexion intérieure c'est la conscience (i).
L'activité synthétique de la conscience est donc bien ce qui relie les différentes représentations, mais elle est d'origine extérieure sociale. Telle est l'image interne de la violence externe que le maître impose à l'esclave, afin qu'il reçoive de nouvelles façons de penser. Comme l'esclavage dérive de la conquête, et la conquête de la tendance intégrante des sociétés, on voit donc bien que la force synthétique de la conscience, par une chaîne assez courte d'intermédiaires, dérive de cette tendance, unifiante, des sociétés.
A mesure même que les sociétés s'élargissent, au moyen du système des conquêtes, leur contenu se complique d'éléments de plus en plus hétérogènes, et, par le même procédé que nous venons de voir plus ou moins adouci, le contenu des consciences s'enrichit progressivement. La violence, la nécessité soudent progressivement des éléments nouveaux au contenu de la conscience; la douleur scelle de sa marque les liaisons des nouveaux éléments aux anciens ; le résultat est que cette connexion ainsi rendue cohérente, et assurée, constitue l'unité de la conscience. « A ces caractères d'unité et d'intériorité, qui distinguent la conscience, se rattache encore la faculté d'éprouver du plaisir et de la douleur )) dit aussi Hôffding (3).
(1) Hegel. Werke^ II, p. 136.
(!) Op, cit. p. es.
GHAPiTRe n. — GOirmTioiis dc l apparitio!! de la conscience 177
Et la force qui relie les états les uns aux autres, dérivé immédiat de cette douleur initiale, constitue la force mystérieuse que nous attribuons à la conscience, de rapprocher, de maintenir ensemble tme multiplicité d'éléments différents.
b). D'autre part, l'activité pratique présente, à cause de la complication que subissent les pratiques par l'agglutination des différentes manières de produire, mises en présence, une complexité croissante. Les objets utiles, très simples d'abord, se compliquent ensuite progressivement. Et alors, pour confectionner un objet d'une utilité quelconque, tout« une série complexe d'activités partielles, hétérogènes, est exigée de la part de l'homme. On ne peut avoir l'objet sous forme achevée, avant d'avoir épuisé la série des actions partielles, hétérogènes, et même dans leur ordre nécessaire, sous peine d'échouer. Et, comme la possession de cet objet satisfait à une nécessité présente, l'homme se voit forcé d'intégrer la série complète au moyen de longs efforts et de répétitions patientes. Au fur et à mesure, cette série d'actes s'inscrit à l'intérieur sous forme de connexions, de représentations hétérogènes, mais solidarisées par des liens bien précis et sûrs, résidus des répétitions et des efforts imposées par la nécessité présente. C'est là encore une des sources sociales de l'activité synthétique de la conscience. Et, dans ce cas spécial, la conscience présente l'aspect d'un effort, fait pour compléter une série, une connexion de représentation et d'activités partielles, mais hétérogènes.
c). L'activité pratique, se compliquant infiniment, à cause de la complication de la vie sociale, à la suite de l'intégration sociale, les manières de faire se compliquent aussi et se spécifient infiniment à la suite de la division du travail. Or, (juelles sont les cou" séquences connues de la division du travail?
Une des plus manifestes, est la multiplicité des tâches de plut
en plus spéciales et par suite différentes. Mais ces tâches, pour être multiples et différentes, n'en sont que d'autant plus étroitement et nécessairement reliées entre elles ; l'une devient impossible, lorsqu'elle n'est pas suivie ou accompagnée simultanément de toutes les autres. Chaque individu, dans une usine quelconque, par exemple, doit tenir compte de l'ensemble et adapter son activité à l'activité de l'ensemble. Dans sa conscience, l'activité de l'ensemble doit être représentée, plus ou moins clairement, et son action doit rentrer, dans cet ensemble, comme une partie intégrante. La liaison entre les différentes représentations des différentes formes d'activité doit être sûre, indissoluble, dans l'esprit de chaque ouvrier à la fabrique, car c'est là la condition du succès. L'usine est un tout solidaire, et la solidarité organique de ses parties doit être dans la conscience du personnel.
Plus les tâches dans une usine se divisent et se spécialisent, plus leur solidarité devient une condition sine qim non d'existence durable. M. Durkheim a bien fait voir la liaison causale nécessaire qu'il y a entre la spécialisation des tâches provenue de la division du travail et la solidarité étroite, serrée, qui les lie entr'elles, dans un processus de production économique. Cette même solidarité a été très clairement mise en évidence par Rarl Bûcher.
S'il en est ainsi, quel effet ne doit pas produire sur la réflexion de l'homme, qui y prend part, ce processus de production économico-sociale ? Comment cet effet ne serait pas profond et durable ? Nous trouvons là des caractères parfaitement identiques à ceux que Hôffding attribue à l'activité de la conscience ; nous trouvons cette centralisation et cette coordonation du travail que ne présente pas le monde physique et qui est cependant le propre de la fonction de l'encéphale. N'y aurait-il pas là une preuve que cet organe est provoqué par l'adaptation au milieu social, qu'il représente plutôt que par l'adaptation au milieu cosmique.