CHAPITRE U. — CONDITIONS DE L APPARITION DE LA CONSCIENCE
avec lequel dans son fonctionnement d'organe coordonnateur, tout au moins il n*a rien de commun.
En effet, cette connexion nécessaire de toute une multiplicité de tâches différentes, hétérogènes mais solidaires, qui s'enchaînent dans un processus de production industrielle, s'imprime fatalement dans l'homme qui y contribue. L'écho interne de cette influence constitue, en grande partie, sa vie psychique. Et alors, la forme de sa vie psychique prend effectivement les caractères essentiels qu'on lui attribue, et manifeste cette énergie synthétique, au moyen de laquelle une multiplicité d'idées différentes est tenue dans une connexion serrée, définie. De ces trois manières, encore que très sommairement présentées, nous avons vu comment le processus de l'intégration sociale réalise au cours de son développement le processus synthétique de la conscience, ou bien l'unité formelle du moi.
Voyons, maintenant, quels rapports lient l'unité réelle du moi au processus de l'unification sociale. Où est la source de ces éléments constants et semblables, sans lesquels l'unité formelle de la conscience ne formerait pas le moi et la continuité de celui-ci ? D'où viennent enfin ces ressemblances qui permettent à la conscience de se retrouver et de se reconnaître dans la masse compliquée de ces éléments hétérogènes ?
Nous avons déjà dit. en passant, que le milieu physique présente une constance, une permanence de conditions, qui paraîtraient juste en rapport avec la continuité de la conscience, mais que ces conditions sont anonymes, étrangères à l'individu, et comme telles, le moi ne peut pas se retrouver en elles. Il reste alors à chercher et à faire voir si les conditions sociales (s'il y en a de constantes) peuvent constituer l'unité du moi. Mais, avant tout, il nous faut essayer de voir comment l'unité du moi se forme et se conserve.
Sans doute, ni la diversité, ni la ressemblance des états psy-
l8o LIVRE n. — RAPPORTS ENTRE LA PSTCHOLOGIE ET LA SOCIOLOGIE
chiques ne suffisent pour provoquer Tapparition de la conscience, il faut encore qu'elles viennent d'un inonde qui n'est pas trop étranger au sujet. Ce monde, donc, on le voit bien, ne peut pas être le milieu cosmique. Il ne peut être que le milieu humain social. En effet, il suffirait de rendre les impressions que font plu> sieurs individus sur un seul, aussi complexes, diversifiées, constantes, coordonnées, méthodiques que possible, pour transformer rhomme purement biologique, inconscient, en homme réfléchi, conscient. Etre conscient, n'est-ce pas se connaître soi-même dans les autres et les autres en soi-même, puisqu'on les porte en soi, ayant subi leurs influences. Comme l'a très bien montré M. Baldwin, la conscience est le produit des actes par lesquels le milieu social se réfléchit en nous . Il est impossible de la concevoir en dehors de la vie collective.
Nous ne pouvons connaître, en effet, notre psychique, parce que nous ne pouvons être conscients que lorsque nous nous réfléchissons dans quelque chose d'extérieur et qui nous soit semblable en même temps (i). C'est seulement par le fait que nous trouvons en autrui notre image, que nous prenons conscience et de nous-mêmes et des autres à la fois. La connaissance interne de nous-mêmes comporte beaucoup d'analogie avec la connaissance que nous prenons de notre extérieur. Pas plus que nous ne nous connaissons physiquement, avant de rencontrer notre extérieur réfléchi dans un miroir ou n'importe quelle autre surface luisante, nous ne pouvons nous connaître intérieurement qu'en nous réfléchissant dans nos semblables, ou en réfléchissant nos semblables (a).
De ce point de vue, donc, autant le milieu social est indispensable pour que la conscience apparaisse, autant le milieu physique lui-même est inutile.
(1) a L'homme apprend dans le miroir de ses semblables i sê connaître pins eiae> tement lai-méme.» Schmollbr : Op. cit. p. 42. (8) Heobl: Werke, vol. 7, 1, §43t, pp. «77-Î79.