CHAPITRE U. — CONDITIONS DE l'aPPARITION DE LA CONSCIENCE l8l
Les choses physiques, et même les formes de la vie, nous sont absolument étrangères et, par suite, indifférentes, puisqu'elles ne peuvent rien nous dire sur ce que nous sommes. Elles sont parfaitement anonymes pour nous, et c'est pour cela que leur contact n'accentue en rien la connaissance de nous-mème.
On comprend bien alors à quoi tient la grande différence entre la conscience réfléchie de Thomme et la conscience rudimentaire des animaux. L'étroitesse des sociétés où ils vivent, maintient les animaux dans un contact plus prolongé avec le milieu physique, et fait qu'ils vivent plus isolés que les hommes ; leur conscience est rétrécie d'autant. Plus ils sont spectateurs isolés de l'univers inanimé, moins ils sont réfléchis et conscients. Et comme co* rollaire, l'homme est d'autant plus réfléchi que s'élargit ou devient plus dense la société à laquelle il appartient, et sa conscience augmente en intensité et en étendue en raison de Taug. mentation du volume et de la densité'sociale.
M. Tarde a très heureusement saisi et exprimé la différence essentielle qu'il y a, de ce point de vue, entre le contact du moi avec le milieu physique et son contact avec les autres moi. « Le contact du moi avec les autres moi, dit-il, n'est, après tout, qu'un des rapports du moi avec l'ensemble des êtres extérieurs, mais c'est un rapport tout à fait spécial, caractérisé par un minimum de dissimilitude, L^objet est ici lui-même un sujet ; ce qui est senti est lui-même sentant. L'esprit rencontre ainsi sa propre image vivant dans Vénigmatique univers, prend mieux conscience de sa propre réalité, parce qu'elle reflète ce qui lui apparaît comme une réalité pareillement indiscutable, soustraite au scepticisme idéaliste. U a touché là un inconscium quid qui lui ressemble déjà, et qu'il s'efForce sciemment ou inconsciemment de s'assimiler davantage soit par la sympathie, soit par Fantipathie. Ces rapports, qui sont en si haut relief dans le souvenir que garde l'individu de ses relations avec l'univers
ambiant, méritent de ne pas être confondus avec cellesci » (i).
En effet, s'il n'y avait personne autour de nous, rien qui soit connaissant et qui nous connaisse, nous ne nous connaîtrions certainement pas nous-mêmes. Nous ne garderions probablement pas le souvenir de nous-mêmes ; nous ne nous reconnaîtrions pas à des intervalles distancés de temps, s*il n'y avait des personnes autour de nous qui nous connussent et nous reconnussent. La science de nous-mêmes est faite de la science que d'autres ont de nous, et si nous nous reconnaissons nousmêmes, c'est que d'autres nous reconnaissent et même nous forcent quelquefois à 'nous reconnaître, c'est dire que ce qui explique la possibilité de se reconnaître, la continuité ou Tidenlîté de notre personnalité, c'est le fait précis qu'il y a autour de nous un groupe de semblables, qui nous connaissent et qui nous considèrent toujours comme si nous étions toujours les mêmes. Même si nous tentons de nous dissimuler, ils nous découvrent et nous forcent à passer pour ce que nous sommes, en nous forçant de nous identifier avec nos actes. « D'autres personnes qui m'ont connu depuis mon enfance, dit Maudsley, sont aussi convaincues que je le suis moi-même et en seraient aussi sûres, si, me supposant le plus grand menteur du monde, elles ne croyaient pas un mot de mon témoignage objectif w (a).
Très souvent, on trouverait avantageux de dissimuler son identité, et, souvent, on y arrive ; mais le plus souvent aussi, la tentative n'aboutit pas. Dans la vie, on vérifie l'identité des personnes, à défaut de pièces sociales, en les identifiant avec leurs actes.
Si toutes les habiletés extraordinaires de l'homme le plus avisé ne peuvent empêcher que son identité reste manifeste, a fortiori cette identité se manifeste-t-elle, ordinairement et normalement,
(I) la Psychologie inter-mentale. Rev. Intem. de Sociologie, 1901, p. 1. (t) Body and wilL London, 1883.