‹ Du rôle de l'individu dans le déterminisme socialChapitre 64 sur 153 · CHAPITRE II. — CONDITIONS DE l'aPPAMTION DE LA CONSCIENCE l · texte numérisé non relu

CHAPITRE II. — CONDITIONS DE l'aPPAMTION DE LA CONSCIENCE l

quand Tindividu ne s'y oppose pas. Cela même atteste la force du milieu social, dont l'activité suffit à établir et à maintenir l'identité des individus, qu'ils y consentent ou non. Le Code pénal rappellerait qu'elle est irrésistible à celui qui aurait pensé pouvoir s'y soustraire.

La fonction du milieu social est de rétablir l'identité par les sanctions qu'il applique aux actes bons ou mauvais, et surtout aux mauvais. Lorsque le coupable d'une action mauvaise veut nier son identité, en niant son acte, on lui fournit des preuves très convaincantes qui le forcent à la fin à reconnaître lui-même son identité. A force de voir nos semblables, autour de nous, affirmer et croire toujours à notre identité au point de nous forcer à y croire, alors même que nous aurions eu intérêt à la nier, nous finissons par acquérir un sens profond de la continuité de notre moi.

Il est évident que si l'on avait procédé d'une façon contraire, si l'on avait nié, continuellement et méthodiquement l'identité* de nous avec nous-mêmes, ou aurait abouti à un résultat également contraire. L'unité et la continuité de notre moi serait chose inconcevable dans ce cas (i).

Ne voit-on pas des gens innocents qui ont perdu l'esprit par le seul fait qu'à un moment donné on leur a attribué les actes mauvais d'un autre ? Combien de gens deviennent subitement fous rien que pour avoir été inculpés sans motifs valables ? Comment interpréter ce fait, manifeste, sinon dans le sens que le ciment qui lie les diverses parties de notre moi n'est pas en nous, mais dans nos relations avec nos semblables, et que la continuité de notre moi réside dans la continuité de nos rapports avec eux. Ainsi, nous ne nous reconnaissons nous-mêmes que dans la me-

(1) Gœthe, dans son roman Wilhelm Meùter, raconte une icène fort yraUemblable, d'une pertonne qal a perdu Tesprlt rien que de Tolr un Seule placé dans un lien et dans une pose qui lui étalent particuliers i elle et yétu des habits qu'elle seule aTSlt coutume de porter.

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sure où ils nous reconnaissent toujours les mêmes, et ils nous reconnaissent tels, seulement dans la mesure où nous avons des rapports étroits, suivis, avec les mêmes homjnes. Si Ton change trop souvent de milieu, et encore d*une manière brusque, inattendue, ce n'est pas un miracle que la continuité et Tidentité du moi se relâchent un peu. que l'instabilité de Tesprit devienne même excessive, que la tendance au crime, au mensonge, à la folie, au suicide, prenne des proportions inquiétantes.

Par conséquent, la condition qui détermine l'unité réelle du moi est bien la ôtabilité, l'unité ou la continuité du milieu social, si ce milieu social est en quelque sorte fermé, et si la mobilité des individus qui le forment ne comporte pas de déplacements trop multiples ou trop brusques, si l'individu peut trouver là un appui et s'il peut comme s'en reposer sur le milieu social, le moi est par là solidement établi. Le contrôle de ceux qui le connaissent, le témoignage continu ou périodique de leur sympathie ou de leur antipathie constituent autant d'éléments permanents, qui se trouvent et reviennent régulièrement dans l'esprit de l'individu et rendent la base, solide, de sa vie consciente, identique à ellemême. L'homme trouve dans son cercle social une sorte de milieu homogène équilibré, qui fixe l'équilibre de sa personnalité affermie ; la constance des impressions que les mêmes choses et les mêmes hommes lui envoient continuellement, puisqu'il vit dans le même milieu, lui fournit ces éléments constants, permanents qui constituent l'unité réelle du moi. // se trouve ainsi comme au centre d'une connexion de rapports constants. Comme c'est elle que son moi réfléchit, l'homme lui-même varie en raison de ce milieu. Dans ce milieu, il ne pourra pas mentir, car il est contrôlé, à chaque pas, par des hommes qui l'ont toujours connu ; il ne pourra pas ainsi se déséquilibrer, devenir fou, car toute extravagance marquée et remarquée est contenue à temps. Il en est autrement lorsque les milieux s'élargissent infiniment et il en résulte une mobilité sociale excessive, au point que l'indi-

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vidu est ballotté de ci dé là en fort peu de temps» en passant par les milieux les plus divers.

Comme il rencontre à chaque pas des personnes qu'il n'a jamais connues et qui ne Font jamais vu, le contrôle de ses actes est nul. Sa fantaisie individuelle a libre cours, n'est pas retenue. L'individu peut alors fausser l'opinion des autres en même temps que la sienne et la cohésion de sa vie consciente est sensiblement relâchée, u Nul ne peut contracter l'habitude d'âtre inconséquent dans ses pensées, dans ses sentiments, dans ses actions, sans que la lucidité et la force de son intelligence, la sincérité et rintégrité n'en soient diminués » (i). Aussi les milieux sociaux les plus mobiles, les plus dépourvus de la continuité et de la cohérence, constitutives des sociétés civilisées occidentales, sont ceux mêmes où les criminels, les suicidés, les fous sont le plus nombreux. Crime, suicide, folie sont l'expression très exacte de la désagrégation et de l'incohérence mentale.

L'instabilité sociale produit le même effet que la mobilité. Les tranformations fréquentes et brusques du milieu ont la même influence relâchante sur les consciences. La conscience désorganisée est la cause directe du crime, du suicide et de la folie ; c'est parce que la mentalité, qui correspond à ces sociétés, reflète exactement leur instabilité et leur incohérence. L'équilibre des consciences est très fragile dans ces conditions, parce que l'unité formelle n'est pas en rapport avec l'unité réelle. Les états mentaux, hétérogènes et disparates, sont trop nombreux en comparaison des éléments homogènes constants. L'équilibre est instable et il lui arrive de se rompre. « L'unité formelle ne peut subsister que jusqu'à un certain degré, sans l'unité réelle », nous dit HôfTding. u La forme se brise quand son contenu présente des oppositions par trop grandes, ajoute-t-il ; dans les périodes

(1) Maddslit, cité |»ar Skroi dansPstcAon Epidemica, Milan 1S64, p. 4.

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de fermentation et de transition, il se forme même, à l'état normal, des oppositions et des changements sanitaires, qui rendent rindividu étranger à lui-même et menacent de faire éclater son unité n (i). L'afTollement guette l'individu, comme la société, au temps de crise, où l'équilibre se rompt.

Taine a beaucoup insisté sur l'importance de l'élément homogène dans la constitution du moi. Il a montré que l'unité du moi dépend presque en entier de la continuité et de l'homogénéité des états de conscience. Il analyse le cas du malade décrit par le D' Kriskaber, chez lequel « on voit très bien comment se fait et se défait l'idée du moi. » La cause de la maladie y était une contracture des vaisseaux qui nourrissent le centre sensitif cérébral où se forment les sensations brutes. (( Le symptôme visible est une perversion des sensations proprement dites qui atteint le jugement, la raison, le souvenir. On peut comparer l'état du malade avec celui de la chenille, qui gardant toutes les idées et tous les souvenirs de chenille, deviendraient tout à coup papillon avec les sens et les sensations du papillon. Les sensations nouvelles ne trouvent plus de série antérieure où elles puissent s'emboîter ; le malade ne peut plus les interpréter, s'en souvenir, s'en servir ; Une les reconnaît pas. Ses sensations nouvelles étaient trop nouvelles ; elles n'avaient pas été répétées un assez grand nombre de fois pour faire dans la mémoire un groupe d'instincts, une série cohérente, un second moi ; son nouveau moi n'est pas encore formé, il est en formation. Le malade disait u non seulement il m'a semblé que j'étais un autre, mais efiTectivement j'étais un autre, un moi différent s'était substitué au premier. » En efifel, les déviations constantes du moi étaient autres, «au point que goûts, facultés, affections étaient différents. Aussi le moi, la personne morale est un produit dont les sensations sont les premiers

(1) Op. ctl. p. 180. - VoirPAULHAii: Variation de la personnalité. Revue philo- 50pA. 1882., p. 644-665.

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