CHAPITRE n. — CONDITIONS DE L*APPARITION DE LA CONSCIENCE
facteurs, et ce produit considéré à différents moments n'est le même et ne s'apparaît comme le même que parce que ses sensations constituantes demeurent toujours les mêmes. Lorsque ses sensations deviennent autres, il devient autre et s'apparaît comme un autre, il faut qu'elles redeviennent les mêmes, pour qu'il redevienne le même. Et, en effet, selon le D"" Kriskaber, la perturbation particulière en vertu de laquelle le malade perd jusqu'à un certain point le sentiment de sa propre personne ne disparaît que lorsque les troubles sensoriels auxquels elle est liée, ont disparu » (i).
Or, le cas d'un homme qui change subitement de milieu a beaucoup d'analogie avec le cas de ce malade. 11 n'y a là qu'une différence de degré à peine. D'ailleurs, si les différences des milieux qu'il traverse étaient trop grandes, le cas serait absolument le même. L'incohérence de l'esprit sera donc en raison de cette différence. Selon que les nouvelles impressions que l'homme reçoit en changeant d'un milieu, lui rappellent plus ou moins les impressions reçues de son milieu ordinaire, l'unité de sa conscience sera plus ou moins serrée ou lâche. Tout passage brusque est une occasion de rupture, de déchirement du moi. Si les nouvelles impressions sont trop nouvelles, le moi change, ou devient étranger à lui-même, ne se reconnaît plus. Si, par exemple, on pouvait faire qu'un homme innocent se voie, tout d'un coup, dans les conditions réelles d'un forçat, ou qu'une personne modeste soit élevée du jour au lendemain à un rang social inattendu, même en rêve, il n'y aurait aucun motif de ne pas attendre un déséquilibre du moi. Si, comme dans les mélodrames, un homme ordinaire se réveillait un matin dans les conditions réelles mêmes de l'empereur de Chine, il n'est pas douteux que son moi éprouverait des transformations absolument analogues à celles du malade étudié par le D' Kriskaber. L'équilibre de son moi
(i) Revue philosophique 1876 : Sur les éléments et sur la formation des idées du moi, pp. 289 et SM.
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ne pourrait pas résister à cette transfonnation. Ces changements importants et en même temps subits dans la vie sociale, qui modifient d'un coup et renversent comme on dit les situations et les rangs sociaux des personnages, sont, selon leur brusquerie ou leur gravité, accompagnés d'accès de folie, de suicides, en un mot de dissolution du moi. Une situation ou une fortune remarquable, perdue tout d'un coup, amène très souvent le suicide ou la folie. Une guerre est-elle annoncée, un désastre pour la nation où on a placé tout son argent, on se voit déjà ruiné, on s'afToUe. On a perdu sa fortune, et on perd conscience ou on perd la tête. Tout est perdu à la fois, dans ces revirements de fortune où hommes et choses chavirent.
Le suicide ou la folie sont là le contre-effet immédiat du brusque changement de milieu. « Charles II, nous raconte Spencer, pour secourir les finances de TEtat, prit l'habitude de faire des affaires avec les plus riches d'entre les particuliers qui tenaient des banques, il obtint pour le trésor près d'un million et demi de leur argent ; alors il vola ce dépôt, ruinant une foule de marchands, jetant dans la détresse deux mille créanciers dont plusieurs devinrent fous ou se tuèrent ( i). »
Si les changements sociaux brusques et les passages subits d'une situation à une autre, d'un milieu à un autre, ont cet effet particulier, perturbateur, sur la conscience, il est évident que la continuité, la stabilité sociale aura l'influence contraire. Et. en effet, une transition progressive, lente, entre les diverses formes que prend la société, garantit la continuité des situations sociales, des rôles à remplir, des actes et de l'atmosphère psychique et morale. Et cette transition lente, qui peut être conçue d'avance, prévue, calculée, seule peut garantir l'unité des consciences individuelles. Cette supposition a conduit M. Durkheim, à la fin de son livre sur le Suicide, à proposer comme une mesure
i) Spkncir. £5sai5 de Morale, II** yol. Paris, Alcan, 1898, p. 903.