CHAPITRE lU. — LA MÉMOIRE (RÉTENTION) igS
d*une façon partielle, mais elle ne le manifeste que dans des conditions spéciales déterminées. Quelles sont ces conditions, celles-là mêmes qui donnent l'explication du souvenir ? Comme nous avons fait abstraction de Torganisme humain - — puisqu'il est sous-entendu — dans l'explication de. la conscience, nous pouvons faire abstraction de la plasticité organique dans l'explication de la mémoire.
M. Durkheim dit avec raison qu'il est faux que « la mémoire est exclusivement une propriété des tissus » (i). Cependant, la propriété des tissus commence elle-même à prendre une certaine importance, lorsqu'on considère son plus ou moins de plasticité. En effet, le degré de plasticité est ainsi un élément variable selon les cas, dont il faut tenir compte. « Bien que certains philosophes, nous dit Bain, aient afBrmé que tous les enfants sont égaux au point de vue de la facilité d'acquisition, il faudrait qu'un maître d'école eût bien peu d'expérience pour partager cette manière de voir n (2). Si la plasticité organique générale est sous-entendue, son degré ne l'est jamais. C'est parce que nous nous proposons de la négliger, en général, que nous devons tenir compte de son degré. C'est d'autant plus important pour nous que le plus ou moins de plasticité se réduit, en définitive, à des conditions sociales et marque le recul de l'hérédité physique sous la pression qu'exerce sur elle le développement social. En cela, donc, nous ne serons pas de l'avis de M. Durkheim lorsqu'il tient à détacher complètement la mémoire de la base organique. La mémoire peut, à la fin, dépendre de ces conditions organiques, en tant que celles-ci sont déjà adaptées, transformées et modelées par les conditions sociales de la mémoire, au point même que celles-ci peuvent être remplacées par celles-là.
(1) Représentation individuelle et représentation collective : Revue de Métaph., 1806, passlm.
(i) La science de l'éducation, irad. française, Paris, 1879, p. 16.
1 94 LIVRE n. — RAPPORTS ENTRE LA. PSYCHOLOGIE ET LA SOCIOLOGIE S II. — l'association DES IDÉES
Il est vrai que le souvenir, la réapparition d*une représentation déterminée, n*est possible que lorsque ses traces physiologiques ont été mises en branle par une autre idée présente ; qu'est-ce donc que cette force évocatrice des idées elles-mêmes ? Par quel charme spécial une idée en peut-elle appeler d'autres }
L'associationisme a été battu en brèche par la psychologie contemporaine. Tous les traités de psychologie commencent, aujourd'hui, par faire la critique de l'associatioiïisme. Cette théorie curieuse commençait par définir les représentations comme des atomes, disparates» indépendants et irréductibles, puis naturellement elle ne réussissait plus à les réunir (i). James attaqua, de front et le premier, l'associationisme ; il en prit simplement le contre-pied. Si pour l'associationisme il était difficile de dire pourquoi les perceptions s'évoquent, chez James il devient difficile de concevoir comment elles ne pourraient pas s'évoquer. Du moment qu'elles s'associent, du moment que ce ne sont pas des éléments isolés, des atomes absolument indépendants, mais un flot indéchiffrable, inanalysable de pensées, à quoi bon chercher la cause de leur association ? L'associatîcm est un fait primordial, simple, qui n'a plus besoin d'explications.
Dans le même sens se présentent les critiques de MM. Hôffding et Bergson. Le premier montre que les états d'âme ne pourraient pas ne pas s'associer, étant donné que la nature de la conscience, l'essence fonctionnelle du moi, consiste à les lier et à tenir ensemble les uns et les autres. C'est cette liaison qui dérive de la nature propre du moi, ce n'est pas le moi qui dériverait de ces liaisons, car la « synthèse consciente ne peut pas naître parla seule association de parties séparées » (2).
(1) HOffoinq, Op. cit. p. 177.
(S) Op. Ht, p. 179.