CHAPITRE m. — LA MÉMOIRE (rÉTEKTIOI
Par conséquent, la propriété nerveuse en question, si elle n'explique ni l'ordre des représentations, ni la répétition, ni Tattention qui fixent dans des associations relativement stables, Tordre même venu de Fextérieur, peut tout au moins reproduire matériellement cet ordre, au point même qu'elle a pu donner l'illusion qu*elle contient le vrai pourquoi de l'association. 11 s'ensuit que, vu son rôle secondaire et négligeable, parce qu'elle est toujours sous-entendue, la propriété nerveuse doit être en effet négligée dans l'explication de l'association des idées. On doit chercher les conditions spéciales de ce fait psychique remarquable dans les conditions de la répétition, de l'attention et de Tordre extérieur. Et comme il ne reste a examiner que le point de vue social, il reste à nous demander :
B). Les concUlions de Vassociaiion des idées sont-elles sociales ? — C'est se demander, en d'autres termes, si la cohésion des états d'âme, qui composent la conscience, ne s'explique pas, dans ses détails, par des conditions purement sociales. Conséquemment, il faut voir si la répétition, l'intérêt et Tordre des représentations ne s'expliquent pas par les conditions, dans lesquelles la vie so~ ciale met l'homme avec les propriétés nerveuses de son encéphale.
Qui ne voit que cette question, ardue pour la psychologie, contemporaine, reprend à peu près exactement cette autre question : comment les propositions synthétiques à priori sont-elles possibles P C'est la question même par laquelle Kant commence sa Critique de la raison pure. Ayant faitTanalyse de Tintuition de l'entendement, par suite des concepts, des principes, il conclut que la liaison de nos représentations tient à la conscience de Tidentitéde notre état interne. Ainsi, pour lui, les sensations dans la perception, autant que les perceptions, tirent la force qui les lie les unes aux autres, de l'unité synthétique de la conscience qu'il appelle aperception. La conscience a cette qualité inhérente
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de synthétiser et de systématiser les données de l'expérience ; elle tend même, dans la liaison des connaissances, à une intégration absolue. C'est donc de cette propriété inhérente de la conscience que Kant déduit les propositions synthétiques d priori, ou, en d'autres termes, la cohésion des représentations que la psychologie recherche dans le problème de rassociatîaii des idées.
Ainsi, la psychologie contemporaine, qu'elle soit expérimentale, physiologique ou introspective, en arrive toujours à cette unité synthétique de la conscience. James, autant que Wundt, et dernièrement M. Bergson, s'arrêtent exactement au point de vue kantien. De même, l'auteur que nous venons de citer plus haut conclut que « l'association des idées se réduit à l'activité complexe, synthétique de notre vie, les idées associées n'étant que des termes séparés par l'analyse de ce complexus et que nous reconnaissons comme appartenant au même ordre que ce complexus : (( Ainsi la loi de l'habitude n'est que la condition nécessaire de l'unité de nos expériences dans le sens kantien » (i).
D'autre part, Hôffding, par un effort théorique remarquable, arrive, lui aussi, à faire rentrer l'association par contiguité et l'association par ressemblance dans la loi detotalisatiorif d'après laquelle un élément particulier, faisant partie d'un tout donné-, tend à réveiller l'état total. « Cette loi fondamentale nous ramène, dit l'auteur, tout naturellement à la nature générale de la conscience, considérée comme une activité synthétique » (a). M. Paulhan a proposé une formule très analogue à celle de Hôffding et même plus précise encore. La loi qui domine toute la vie de l'esprit c'est la loi d'association systématique, qui exprime l'aptitude de chaque élément à susciter d'autres éléments, qui puissent s'asso» cier à lui pour une lin commune (3).
(1) CoRNELis. Art. cit. p. 53.
(2) Op. cit. p. 216.
(3) Paolhàn. Revue pMlos, f893, T, 503.
GHAPITaE m. — LA MÉMOIRE (RÉTENTION) 2O9
Comme on le voit, malgré ses progrès, la psychologie récente n*a pas encore dépassé le point de vue de Kant. Car la loi de totalisation de Hôffding et la loi d'association systématique de M. Paulhan, que sont-elles ? sinon deux modes différents d'exprimer cette « action totalisatrice qui systématise les données de Texpérience » sur laquelle Kant a tant insisté. Malgré le vague de sa terminologie, Kant nous a donné, pensons-nous, le moyen d'arriver à l'explication dernière de l'association, explication qui est, comme nous espérons le faire voir, entièrement sociale. En effet, il ne faudrait pas songer à réduire le point de vue tout subjectif et intérieur de Kant à une explication physiologique. Luimême a pris soin de nous avertir (i). Le point de vue subjectif, « la conscience de soi-même, d'après la simple détermination de nos états, est empirique, en tous cas, changeante «. Il doit y avoir une conscience qui existe avant et en dehors de toute expérience, et qui, même, rend l'expérience possible, qui est nécessairement transcendantale. u Cette conscience pure et [originale (reine und ursprunglische) nous l'appellerons l'aperception transcendantale » (3). Autrement dit la conscience subjective empirique dérive elle-même d'une conscience pure, qui la précède, qui seule la rend possible et qu'il appelle souvent Die Bewusstsein ûberhaupi (la conscience générale).
Or, si nous suivons sur ses traces, et de très près, la pensée de Kant, nous verrons qu'elle nous^ conduit avec l'explication de l'activité intégrante de la conscience, directement dans le domaine du monde pratique, dans la morale. En effet, les postulats derniers de la raison pure, qui dictent à celle-ci ses lois ou ses principes, ne trouvent leur raison d'être, comme on le sait, dans
(1) « Il Mrait absurde, dit Kant, de vouloir dériver la réalité de ce principe (rimpérallf catégorie) de la constitution particulière de la nature humaine. » (De la métaphysique des moeurs, p. 64).
(2) Kritik des retnen Ycmanfl. Livre I, chapitre III.
3 lO LIVRE U. — RA.PPORTS E.NTRE LA. PSYCHOLOGIE ET LA SOCIOLOGIE
la philosophie kantienne, que dans Tordre moral, dans la raison pure, pratique. Nous pensons, alors, ne pas altérer Tidée de Kant si nous faisons dériver la conscience empirique, subjective, de la conscience morale. C'est donc que ce que Kant appelle conscience morale, se confond, en droit et en fait, avec la conscience générale a priori^ objective, d*où la conscience empirique individuelle dérive.
Mais à la voir de plus près, cette conscience générale n*est au fond que ce que la sociologie appelle la conscience sociale. A son tour, cette dernière ne diffère pas trop de ce qu'on a toujours compris par la conscience morale : « le moi bon, soumis à la loi morale qui me fournit le type de tous mes jugements sur le bien et le mal doit être dans ma conscience un moi social » (i). Par suite dans le sens de Kant, la conscience individuelle proprement dite est précédée, préparée et rendue possible par la conscience morale ou sociale. Dans ce même sens, comme nous l'avons déjà vu, M. Simmel fait voir que l'individu est dérivé de la société, de la même manière que l'homme pieux croit ce qu'il a en propre émané de la divinité. L'idée de Dieu est donc le symbole, la personnification à la fois de la conscience générale et de la société, dans la terminologie kantienne. Si la conscience générale précède et prépare la conscience individuelle, c'est dans le même sens que l'homme pieux croit que Dieu précède et crée son être individuel, et que selon les sociologues la société précède et prépare l'être individuel conscient.
C'est dans le monde de l'activité pratique de la conscience sociale ou morale qu'il faut aller chercher l'explication dernière de l'unité synthétique de la conscience individuelle, et par suite de la cohésion qui lie les idées entre elles, de l'association des idées. Cette tentative ne serait point en désaccord avec ce que les recherches ont suggéré çà et là aux psychologues. M. Bergson ex-
(1) Interprétatimi sociale ^ p. 199.