CHAPITRE m. — LA MÉMOIRE (RÉTENTION) ai
S IV. — LES INSTITUTIONS, SOURCE DE l'aSSOGIATION DES IDÉES
Il est sûr que Tordre de nos idées et de nos activités, autant que leur cohérence, dépendent presque exclusivement de la manière dont elles nous viennent de Textérieur. La continuité et la ressemblance internes, n'ayant pas leur origine à l'intérieur même, doivent nous venir de l'extérieur. Nous devons donc nous arrêter sur la perception. La conscience étant formée des perceptions, il faut voir leur condition, leur nature et les manières dont nous les acquérons.
La perception
En psychologie, la perception est, sans doute, la pierre angulaire des phénomènes psychiques, conscients, proprement dits. Par elle commence la série des phénomènes effectivement conscients. De même la perception constitue la matière des processus psychiques supérieurs et des fonctions logiques de l'esprit. Aussi la conscience sera-t-elle ce que seront les perceptions et ce que sera la manière de les acquérir.
Remarquons, tout de suite, qu'il y a en sociologie un élément qui joue, par rapport aux constructions sociologiques, un rôle absolument pareil : V imitation, telle que la conçoit M. Tarde, la contrainte ou la suggestion, qui chez MM. Durkheim et Baldwin remplace l'imitation. De même que les psychologues considèrent la perception comme l'élément fondamental et concret de l'esprit (étant donné que la sensation pure est une abstraction) (i), les sociologues envisagent l'imitation, la suggestion comme le fait social essentiel, à la base de la sociologie. De plus, la ma-
il) l\ ne se présente jamais, dit M. Payot, de sensation pure àe toot élément inteilectoel... l\ n'y a pas de sensations, il n'y a que des perceptions plus ou moins complexes. {Revue Philosophique, 1890, pp. 612-617).
3 1 4 LIVBE n. — RAPPORTS ENTRE TA PSYCHOLOGIE ET LA SOCIOLOGIE
nière même dont on définit l'acte social de l'imitation se confond presque avec celle dont on définit la perception, a L'action à distance d'un esprit sur un autre » , (( la reproduction quasi-photographique d'un cliché cérébral par la plaque sensible d'un autre cerveau n : ce sont là, également, les définitions des perceptions qui nous viennent d'un semblable (i).
Seules, les perceptions, venues du monde physique, ne pourraient donc rentrer dans la définition donnée de la suggestion, de l'imitation. Mais, y a-t-il lieu de faire réellement une distinction fondamentale entre ce qui nous vient des hommes et ce qui nous vient du monde physique ? On a déjà vu que, au point de vue de la formation de la conscience, les perceptions du monde physique n'ont aucune valeur par elles-mêmes. Remarquons, cette fois aussi, qu'en tant qu'elles en ont une, elles la tiennent précisément de ce que les objets du monde physique ne nous viennent à la connaissance qu'à travers le milieu humain. Les choses, par elles-mêmes, nous sont indifférentes, s'il n'y a personne pour attirer sur elles notre attention et notre intérêt. C'est ce qui fait que les perceptions venant du monde physique ne comptent qu'en tant qu'elles nous viennent tout d'abord humanisées, sous forme d'état de conscience, c'est-à-dire sous forme de suggestions. Deux faits très notoires peuvent appuyer cette thèse. Le fait que le sentiment de la nature est un produit tardif, acquis spécialement sous l'incitation de la poésie, de l'art et des sciences. Nous ne sommes pas indifférents à la nature seulement parce que les intérêts pratiques, les artistes et les sciences attirent notre attention sur elle. L'anthropomorphisme l'attesterait encore. Au commencement, l'individu nage complètement dans la vie des groupes, n'arrive à connaître la nature qu'à travers les perceptions auxquelles il est exclusivement réduit par la vie collective. Il a dû habiller la nature d'un vêtement humain, la so-
(1). Tarde Les loU de Vimitatûm, p. VII.