‹ Du rôle de l'individu dans le déterminisme socialChapitre 79 sur 153 · CHAPITRE m. — LA MÉMOIRE (RÉTENTION) 2l · texte numérisé non relu

CHAPITRE m. — LA MÉMOIRE (RÉTENTION) 2l

cialiser en la divinisant. Les sciences et la littérature ont repris la fonction des mythes primitifs.

Qui pourrait nous dire ce que le monde serait pour nous s'il était perçu d'une façon directe seulement ? Et surtout, qui pourrait nous affirmer que, isolé, nous l'aurions perçu, comme nous le percevons en société. Il est très probable qu'aux yeux des hommes réduits à la nature, les sensations, la matière de l'intuition serait telle que la supposait Kant, alors que les formes de ce qu'il appelle l'imagination, le temps et l'espace n'existeraient pas, pour mettre de l'ordre, recueillir et définir dans des perceptions définies ces matériaux épars et confus de l'intuition. Tout langage, même naturel, mais spécialement les mots, produit exclusivement social, est, en effet, pour les matériaux disparates de l'intuition, ce qu'étaient les formes de l'intuition, l'espace dans la philosophie kantienne.

« Ce n'est que grâce au mot », dit HôfPding, « que le noyau clair et solide peut échapper à la confusion avec les éléments variables qui l'entourent. Le mot est la compensation d'une intuition spéciale » (i). Que serait l'enchaînement des perceptions, à les supposer acquises à un être isolé, s'il lui manquait ces formes logiques et syntaxiques pour recueillir et réunir les perceptions entre elles ? Il est évident que les formes de la pensée, les formes du discours seraient chose inconnue à des êtres vivant isolés. Non seulement leurs sensations, mais aussi leurs pensées, à supposer, par impossible, qu'ils en aient, seraient incohérentes, sans aucune liaison, et il est sûr que la psychologie de ces êtres isolés ne connaîtrait pas le problème de l'association des idées. Il leur manquerait la conscience générale qui puisse leur rendre possible l'expérience et la pensée, il leur manquerait cette Bewustsein Uberhaupt d'où la conscience individuelle devrait être déduite.

On le voit donc bien, la connaissance, la perception du monde

(1) Op, eiS. p. 229.

a 1 6 UYRE II. — RAPPORTS ENTRE LA PSYCHOLOGIE ET LA SOCIOLOGIE

externe est inconcevable en dehors de ce monde social qui rendit possible le langage, les mots et le discours. « L'enfant n'a pas à étudier par lui-même », dit M. Baldwin, « les relations des choses entre elles ; ses ancêtres Font fait pour lui et leurs découvertes ont pris un corps dans leur langage » ( i ). Le monde extérieur organisé en perceptions définies et étiquetées, toutes faites, est transmis par le milieu social à chaque être humain, qui vient au monde par Tacte de suggestion et d'imitation, par lequel il s'approprie le langage du milieu. Par conséquent, la perception, cette pierre angulaire, cette donnée concrète, première, fondamentale de la psychologie, est elle-même un fait social.

L'apriorisme de Kant, le rapport qu'il conçoit entre la conscience individuelle et transcendantale, sont l'intuition profonde, mais vague, du rapport qu'il y a entre la conscience et la société ; la société joue, à n'en plus douter, par rapport à la conscience individuelle, le rôle qu'attribue Kant à la conscience a priori, par rapport à la conscience empirique. Les formes de l'intuition, examinées de plus près, nous semblent des éléments dérivés immédiatement par un acte de suggestion de la vie sociale. On peut même nommer des organes sociaux, d'où les formes de l'intuition sont dérivées, et même ceux d'où nous tenons les formes de la pensée. En effet, la famille qui nous transmet le langage et les premières formes rudimentaires des concepts, peut bien être conçue comme le remplaçant de ce qu'est l'imagination dans la philosophie kantienne. Ensuite, l'école, l'église, l'usine, la vie sociale en général, nous transmettent les concepts, les principes, les formes possibles de réunir les mots et les pensées pour construire nos jugements. Ces derniers organes sociaux sont donc l'équivalent de ce que Kant a compris par l'aperception transcendante.

Par conséquent, le seul moyen de nous rendre compte effecti-

(i) Interprit, soc, p. 85.

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