CHAPITRE in. — LA MÉMOIRE (RÉTENTION
pas exactement. (( Le travail matériel ou intellectuel, dît M. L.-L. Vauthier, l'accomplissement d'une tâche convenue est un élément essentiel dans la coordination des idées, dans Téquilibre mental auquel rien ne saurait suppléer (i). » Hegel dit bien que (( la soumission, le service et le travail est l'apprentissage au moyen duquel la conscience se forme, s'élève et se libère (a) ».
Vous ne pouvez pas oublier les fenêtres ou l'escalier dans la construction d'une maison, vous ne pouvez pas non plus la commencer par le toit. 11 y a un ordre logique nécessaire dans les actes de celui qui fait les plans de construction d'une maison. Le peu qu'il puisse changer n'est d'aucune importance. L'apprenti cordonnier, non plus que l'élève architecte ne peuvent s'assimiler leur métier que par toute une série d'efforts attentifs et de répétitions fréquentes pour arriver à concevoir, dans son intégralité, l'ordre des actes particuliers qui s'enchaînent nécessairement dans la confection des objets pratiques de leurs métiers. Ici, comme ailleurs, l'efTort, l'attention et la répétition expliquent à eux seuls la cohésion des actes et des idées, car la ressemblance, on le voit bien, n'y est pour rien. L'escalier ne ressemble pas à la fenêtre et le toit ne rappelle, d'aucune manière, la forme et la distribution des chambres, pour qu'on puisse dire que les idées et les actes respectifs s'enchaînent par similarité.
Cette sorte d'activité pratique est la base réelle de cette loi d'association totalisatrice, à laquelle Hôffding réduit toutes les autres lois de l'association. D'après cette loi, et conformément au mécanisme de cette activité, l'apparition d'un terme doit rappeler la série entière des autres.
Dans l'usine aussi, l'homme accomplissant une tâche spéciale, qui est en connexion cependant très étroite avec l'ensemble, doit « s'y faire n, comme on dit, et enchaîner dans son esprit toutes
(1) La morale et la science. Revue inUmat. de Sociol, 1900, p. 803.
(2) Kano Fmchkr. GeschicMe der neum PMlosophen VHI, t. II, 1901, p. ST.
222 LIVRE n. — RAPPORTS ENTRE LA PSYCHOLOGIE ET LA SOCIOLOGIE
les parties qui intègrent cet ensemble. Plus les travaux respectifs sont étendus, importants, plus la spécialisation est poussée loin, plus aussi la connexion et la cohésion de chaque partie avec l'ensemble doivent être serrées, étroites et sûres. Cette cohésion doit se trouver dans Tesprit de presque tous ceux qui y prennent part. Elle y détermine une association d'idées, qui est le type même de l'association par contiguité, en même temps qu'elle est une association totalisatrice. Cette solidarité, qui relie les parties d*une fabrique, est d'autant plus forte que la spécialisation y est plus poussée. C'est elle qui explique réellement la cohésion mentale, qui dans l'esprit des individus relie les diverses représentations. La caserne remplit le même rôle que l'atelier et l'usine, mais dans des limites beaucoup plus étroites, étant donné que l'activité militaire est provisoire dans la vie de l'individu. L'atelier, la caserne et toute autre occupation sociale constante contribuent énormément à créer la cohérence mentale, l'unité du moi. La preuve en est que ces institutions forment les mentalités spéciales, les (( moi » adaptés aux rôles sociaux.
UEtai et la Société, — La vie sociale en grand qu'on mène, dès qu'on est sorti de la famille, de l'école, de l'atelier, de l'usine, de la caserne, reprend enfin encore une fois, et pour la dernière fois, l'œuvre de ces institutions sociales. La vie sociale dans l'Etat, reprenant l'œuvre de l'école, a institué, comme celle-ci, une autre série d'épreuves auxquelles il faut satisfaire. Dans ces épreuves nouvelles, l'école est confirmée. Selon que son œuvre a été durable ou fragile chez vous, vous serez traité en conséquence ; de sorte que plus d'une fois dans la vie, vous êtes forcé de refaire, de vous-même, l'œuvre de l'école. L'attention et l'effort sont les conditions de succès, à chaque pas, dans la vie. La précision des idées, leur cohésion, leur logique, leur unité, sont, la plupart du temps, la fatalité ou la providence dont votre carrière, votre rang social, votre honneur et votre vie doivent dépendre. Ces consi-
GHAPITBE m. — LA BfÉMOIRE (RÉTENTION) aa3
dérations seules suffisent pour vous déterminer à préciser vos idées» au moyen d'un effort long et maintenu, et à les rendre sûres et cohérentes au moyen d'une répétition fréquente. Ce sont donc ces considérations d'ordre tout social et tout pratique qui renforcent la liaison de nos idées. Elles ont le secret, et de l'accord avec nous-mêmes et de l'accord avec les autres. Et qu'on remarque bien que l'accord avec nous-mêmes est fait et résulte spontanément de l'accord avec les autres. La cohérence de notre esprit, la cohésion de nos idées associées sont, dans la vie aussi, les conditions de la réussite. La stabilité de l'opinion moyenne et la manière de faire est la source même de notre unité mentale. L'effort que nous faisons pour nous y adapter et les répétitions, au ïnoyen desquelles nous y arrivons, sont le vrai ciment qui réunit et relie nos états d'âme et détermine l'unité de notre conscience.
La similarité de nos idées n'explique aucunement leur liaison. . Comme il a été déjà dit» c'est leur liaison réelle qui explique leur ressemblance. C'est seulement à condition qu'elles aient été longtemps ou toujours associées, et bien après ce fait, que la ressemblance est constatable. A force de s'être présentées toujours réunies, deux représentations quelconques sont reconnues semblables, et si, par la suite, il devient vrai que les représentations semblables soient celles qui s'associent le plus facilement, ce n'est pas parce qu'elles sont toutes semblables, mais parce qu'elles ont été plus souvent associées et répétées. C'est ainsi que M. Bergson explique les idées générales par l'idée du genre (i). Le genre est un tout, un groupe, qui se présente toujours en un état collectif. Les nécessités pratiques ont toujours rapproché les objets utiles du même genre dans des groupes. C'est parce qu'ils ont été déjà groupés selon leur genre que
(I) Matière et mémoire, pp. 172-174.
leur ressemblance est aperçue. La vie sociale, par ses nécessités, rapproche ainsi les objets du même genre et en même temps qu'elle nous transmet les idées générales, elle nous donne aussi le moyen de les appliquer en nous présentant le groupe d'objets, tout formé, auxquels elles s'appliquent. Jamais la ressemblance ne pourrait, d'elle seule, rapprocher deux représentations.
En résumé donc la loi de la contiguïté est bien la loi fondamentale de Tassociation des idées. Les idées s'associent parce que, comme dit James, ce sont leurs objets qui sont associés ; ou bien elles s'associent parce que, comme le dit HôlTding, elles forment des ensembles bien intégrés et compacts, au point que l'un des termes rappelle toute la série. Au fond, la loi de la contiguïté et la loi de la totalisation ne font qu'une seule loi : contiguïté ou totalité s'équivalent presque.
Cependant si la loi de la similarité n'est pas fondamentale, elle ne tend pas moins à le devenir. Elle empiète toujours sur la contiguïté, à mesure même que le progrès social s'accomplit ; progressivement les choses sont groupées seulement d'après leur genre, la contiguïté rend possible la perception de la similitude des objets, et alors la similitude fait reculer la contiguïté comme une forme d'association inférieure. C'est ainsi qu'avec le progrès logique social l'association par similitude remplace l'association par contiguïté. Il est évident que le facteur intermédiaire entre la contiguïté et la ressemblance est la répétition et Yattention qui révèlent les similitudes. De quelle façon ce passage de la contiguïté à la ressemblance s'accomplitp-il P Ce n'est pas dans ce chapitre que la question doit nous préoccuper. Nous envisageons ici les phénomènes psychiques seulement sous leur aspect statique et la question que nous posons touche à l'aspect progressif, à Taspect dynamique.
Nous avons négligé aussi pour le même motif de nous occuper des raisons qui font que les représentations suivent un ordre