CHAPITRE m. — LA BIÉMOIRE (rÉTEÎÏTION
donné. Ce serait faire Thistoire du développement de l'esprit humain, ce qui n'est pas non plus notre tâche.
Disons, pour récapituler, que l'attention et la répétition qui donnent, à ce qu'il nous a paru, l'explication de l'association des idées, sont deux éléments qui dérivent exactement de toute une série d'institutions sociales : la Famille, l'Ecole, l'Atelier, TUsine, la Caserne, l'Etat, etc..
Les idées et les actes sont tels que ces institutions sociales nous les transmettent ; leur concordance ou leur opposition dépendent de la concordance ou de l'opposition de ces institutions ; lorsqu'elles sont concordantes, lorsqu'elles forment un système cohérent, harmonieux, stable, nos idées sont concordantes et en harmonie. L'ordre social extérieur explique seul l'ordre de nos idées. L'ordre de l'esprit n'est point inhérent à l'esprit. C'est dans ce sens que pense M. Arréat. lorsqu'il nous dit qu'il lui « paraît contradictoire que Tesprit humain réussirait à mettre de Tordre dans un monde qui serait désordonné. L'esprit ne serait pas construit comme il l'est, dans un univers diflérent du nôtre » (i). L'unité et la continuité de ce système d'institution qui représentent, de fait, l'unité et la continuité sociales, sont à la base de l'unité, de la continuité de nos états de conscience. La continuité sociale suppose et dicte la permanence des institutions, est, comme on l'a vu, la source même de la répétition et de l'attention qu'elles nous imposent, afin de nous assimiler les idées et l'ordre logique de ces idées. La continuité de ces institutions constitue spécialement ce qu'on appelle la Tradition. Et puisque l'association des idées en découle, puisque la Mémoire individuelle est, dans son essentiel, l'expression ou le résultat de l'association des idées, il s'ensuit que la Mémoire
(I) Revue Philosophique, 1896, H, p. 419.
926 LIVRE n. — RAPPORTS ENTRE LA. PSYCHOLOGIE ET LA SOCIOLOGIE
est une fonction psychique fondamentale qui, non seulement fait pendant à la tradition, mais en dérive d'une façon directe et indubitable.
La sûreté de la mémoire est en effet le résultat de l'harmonie qui règne dans le système d'institution qui compose l'état de la société. L'autorité de l'état, de la tradition est bien la base fondamentale a priori de la mémoire et par suite de l'unité de la conscience. Certains psychologues s'en sont bien aperçu. Il faut insister sur des passages de Bain comme ceux-ci : u La conscience est, dit-il, la ressemblance idéale de l'autorité publique se développant dans Tesprit de l'individu et travaillant dans le même but. » Ailleurs, le même auteur nous dira : (( J'ai la conviction que cette partie de nous-méme (la conscience) est moulée sur l'autorité extérieure, son type... la conscience est une imitation en nous-même du gouvernement en dehors de nous » (i). Le processus, d'après Bain, selon lequel passe à l'intérieur l'autorité extérieure qui, intériorisée, devient ce qu'on appelle la conscience, est bien l'influence exercée par la société sur l'individu : (( Car c'est seulement à cause de la discipline qu'exerc® toute société sur l'individu que le code de la société est imprimé dans l'esprit individuel et donne naissance à une conscience qui y correspond » (a). Les plus grands systèmes éthiques de religion, principalement le système chrétien, sont ce qui a transporté le contrôle et la contrainte extérieurs dans un contrôle intérieur supérieur (3).
Alors il est évident que l'unité et la continuité de la société est bien ce qu'avait entendu Kant par conscience générale^ d'où dérive la conscience individuelle empirique. Vapriorisme et le iranscendentalde cette conscience générale exprime bien la prio-
(1) Emotûmt et Volonté, p. S75.
(2) Idem, p. 277.
(3) SCHMOLLER. Of CU. p. 47.