CHAPITRE m. — LA. MÉMOIRE (RÉTENTION
rite de Tunité sociale, antérieure à la conscience individuelle. La nécessité transcendentale et sa fixité expriment bien Tautorité et la continuité sociales. En effet, a priori et transcendental, dans la terminologie kantienne, pourraient être traduits d*une façon exacte par le mot social. La société, avec ses institutions, comme on le sait, peut nous permettre de percevoir le monde extérieur dans des formes unitaires de la pensée, par catégories, concepts et principes généraux. Le langage et la logique nous sont imposés d'une façon absolue, car si nous ne faisons pas usage des mêmes mots et des mêmes formes logiques que ceux qu'on emploie dans la société, nous ne pouvons pas y vivre ; on nous élimine et nous isole comme des aliénés. Le langage et la logique, produits sociaux, sont donc absolument nécessaires. Ils sont également a priori, car ils nous préexistent et comme sociaux ils sont transcendentaux, parce qu'ils sont d'origine supérieure dépassant les individus. Bref, cette conscience transcendentale, c'est Tautorité du despote, du monarque, c'est la souveraineté de la loi et de la tradition qui, lentement mais progressivement, descend dans le for intérieur des individus et se métamorphose en ce que nous appelons la conscience.
Aussi longtemps que le monarque reste une réalité extérieure, il constitue une preuve de l'instabilité, de rincohérence de nos idées. De là la nécessité qu'il y ait toujours une autorité extérieure, pour intervenir dans nos actes et influencer nos idées, afin de les rendre plus cohérentes et former aussi de l'extérieur Funité de notre conscience. A mesure que nos actes et nos idées sont unitaires, l'existence du monarque, du souverain n'a plus de raison d'être à l'extérieur, car, par cela même, le monarque — la conscience générale — est descendu en nous, s'est incarné, grâce à la plasticité cérébrale, dans nous-même. Aussi la matière se spiritualise-tr-elle par la matérialisation de l'esprit. L'Etat, comme le dit si bien M. Foumière, s'étant dispersé dans le cerveau de chaque citoyen, les lois suivront le même chemin
338 LITRE n. — RAPPORTS ENTRE LA PSYCHOLOGIE ET LA SOCIOLOGIE
SOUS forme de règlements dans Tassociation et de concepts dé^ fini tifs de la souveraineté dans le cerveau de chaque citoyen (i).
On peut induire, dans les différentes sociétés, le degré de la formation de l'esprit simplement de l'existence ou de la nonexistence d*un monarque proprement dit, de l'étendue de son autorité ou bien de l'autorité de ceux qui le remplacent. En effet, la formation de l'esprit individuel, unitaire, cohérent, rend non seulement inutile, mais encore impossible Texistence de l'autorité d'un souverain extérieur. A l'heure actuelle, cela n'est vraiment le cas d'aucune des sociétés connues. D'abord les institutions politiques et sociales ne forment pas ce système cohérent, hiérarchique et harmonique, que nous venons de supposer. Aujourd'hui plutôt la Famille est en contradiction avec l'Ecole. l'Ecole avec l'Eglise, l'Eglise avec l'Etat ; en même temps l'Ecole est en conflit avec la Caserne, et l'Usine nie la Caserne, etc.. 11 s'ensuit que les idées, que ces diverses institutions distribuent aux individus, s'entrechoquent et s'excluent au lieu de se confirmer et se concilier. De là aussi les déchirements à l'intérieur des consciences. Ce sont autant de symptômes que l'unité sociale est loin d'être ce qu'elle pourrait être à la fin. Ce sont peut-être aussi les conséquences de la crise du développement social, qui fait que l'unité sociale se déplace continuellement.
Ces conséquences se traduisent nécessairement, dans la vie des idées, par cette anarchie, qui fait que la loi de contiguité et la loi de similitude sont également inconsistantes. La conscience générale n'est pas encore descendue dans la conscience empirique, ou bien elle n'est pas elle-même achevée d'une façon définitive.
Le développement social, comme on l'a vu, conduit tout d'abord, d'une part, à l'extension de la division du travail et de la
(1) VIdéalisme social, Paris, Alcan, 1898. p. 290.