CHAPITRE lY. — l'abstraction ET LA VOLONTÉ a
les machines à vapeur leur offraient un débouché nouveau... Ajoutons que la locomotive sans le rail de fer ou d'acier n'aurait pas servi à grand chose. Il a donc fallu que sur elle s'insérât par un autre greffage téléologique de même nature l'idée du rail, invention depuis longtemps connue et exploitée en petit pour la circulation des tombereaux dans certains chantiers. Ce nouvel emploi du rail en a singulièrement, comme on sait, développé la production » (i). Mais l'important est de savoir de quelle manière les procédés contradictoires compatibles, ou tout simplement différents» arrivent à se combiner et à se substituer? C'est, sans doute, au moyen de ce qu'on appelle V Invention,
Pour bien voir ce qui se passe au fond du processus de l'unification, il faut examiner d'un peu plus près l'acte même de y Invention. En quoi consiste-t-il ? Sans doute, c'est avant tout un acte à' adaptation de deux procédés l'un à l'autre, lorsqu'ils se nient étant inconciliables, lorsqu'ils différent en se confirmant. Mais l'adaptation est toujours un acte de volonté, qui consiste à choisir parmi les moyens qui conduisent mieux à un but. (( Quand deux inventions s'accouplent, dit M. Tarde, cela veut ^re qu'une nouvelle invention est née » dans laquelle (( Tune sert de moyen à l'autre qui lui sert de but..., ou l'une et l'autre se rattachent pareillement, comme moyens à un même but » (a). L'invention est donc un acte de délibération avec choix et, par suite, elle est une hypothèse, qui doit satisfaire à des conditions bien précises. Deux ou plusieurs procédés sont-ils compatibles, il faut choisir entre leurs éléments compatibles et combinables, et ceux qui s'excluent. La combinaison des éléments compatibles se présente comme une formule-hypothèse qu'il faut vérifier pratiquement.
Mais ce travail intellectuel de la délibération et du choix exige un effort exceptionnel.
(I) Logique Sociale, pp. 379-381.
{t) Les loU de IHmitation, p. 174.
336 LIVRE n. — RAPPORTS ENTRE LA PSYCHOLOGIE ET LA SOCIOLOGIE
Il consiste» en effet, dans un acte d'attention vive, soutenue» concentrée sur les composants des deux outillages, sur les propriétés réelles des procédés. L'effort d'attention qu'on met à ce travail de discrimination est le vrai fond de l'invention ; la combinaison des éléments, leur synthèse unifiante s'en suivent nécessairement.
M. Tarde voit, lui aussi, dans « l'effort général » dirigé vers les objets de l'invention, dans u V attention », tout le secret intime de l'invention ; surtout à mesure même que les sociétés progressent et que les inventions se multiplient, l'acte de l'invention n'est plus une œuvre inconsciente et de hasard, mais une œuvre réfléchie, consciente. « Tout dans la création d'une œuvre sociale quelconque, simple ou composée, n'est qu'un acte de conscience, le plus souvent même de réflexion et d'effort » (i).
Lorsque la discrimination a pris fin et qu'elle a séparé, en les soulignant, les éléments susceptibles d'être combinés, commence l'acte vraiment essentiel de l'invention, qui saisit et concentre ces éléments en « un système harmonique, logique et stable» (a). Cette harmonisation se fait, dit M. Tarde, « par une association de l'esprit critique, éliminateur, épura teur, avec le génie synthétique, accumulateur, fortifiant ». Et il en est ainsi parce que, en général, « toute découverte est une systématisation de découvertes antérieures » (3). Il est à remarquer que ce ne sont que des nécessités toutes pratiques qui conduisent à cette synthétisation harmonique. Car ce sont les différents arts et industries qui développent des besoins mal concUiables, des courants d'activité en opposition les uns avec les autres, se rencontrant nécessairement dans les esprits. Là ces industries ou arts se livrent la même lutte qu'à l'extérieur et s'éliminent ou se. synthétisent»
(1) La logique sociale» pp. 186-187.
(2) /6tc(em, p. 201.
(3) Ibidem, pp. 192 et 193.