CHAPITRE IV. — l'abstraction ET LA VOLONTÉ
suivant leur nature. En se combinant, ils s'identifient dans les faisceaux d'idées systématiques et par suite hiérarchiques, ce qui est l'acte de l'invention. Ce sont les désavantages que les divers procédés présentent, à l'extérieur, dans la vie pratique, qui déterminent leur combinaison et leur correction réciproque, par l'acte de la synthèse, qui élimine les éléments caducs et condense les éléments avantageux. C'est aussi un fait absolument étranger aux mérites de l'inventeur, que la rencontre de plusieurs procédés apparentés mais imparfaits, u car, après tout, ce n'est qu'un croisement heureux d'imitations différentes dans un cerveau... consistante établir un lien de moyen à fin entre deux inventions antérieures... qui circulaient indépendantes dans le public » (i).
C'est l'intégration sociale qui a déterminé cette rencontre. Par conséquent, toutes les conditions de l'invention sont sociales. C'est pour ce motif que M. Tarde envisage l'invention comme un produit de la logique et de la téléologie sociales, non pas individuelles. 11 montre, en effet, que la « tendance des procédés différents et opposés de s'éliminer pour donner naissance à une invention est d'autant plus intense que le peuple est plus socialisé et plus civilisé et « que le degré d'animation de la vie sociale est plus haut (a) ». De même « jamais, dit-il, le génie inventif n'a autant brillé dans notre Europe et dans notre siècle, et jamais on n'a vu une tendance si générale aux centralisations puissan. tes » (3).
En somme, donc, l'invention est un acte de volonté, par lequel l'esprit, sous l'incitation des nécessités pratiques, saisit un grand nombre de procédés contradictoires ou différents, qui se rencontrent dans le sein de la société, concentre les composants de ces procédés, sépare les parties avantageuses des parties désa-
(1) La logique sociale, p. 379.
(2) Les lois de l'Imitation, p. 163.
(3) Logique sociale^ p. 163.
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vantageuses, et synthétise, en les adaptant les unes aux autres, les parties avantageuses dans un tout, qui constitue le résultat original de Tinvention.
Et tout d'abord, remarquons que l'invention, en même temps qu'elle est un acte de volonté, un effort d'attention concentré et soutenu, est aussi ce qui constitue Tessence du processus de l'abstraction. Car elle est justement cette activité psychique de l'abstraction qui dissocie, sépare et élimine pour synthétiser et condenser, en assimilant ce qui est compatible, conciliable. Par ses conséquences sociales, l'invention est aussi un fait des plus notables. Par le seul fait qu'elle est le résultat d'une condensation, d'une multiplicité, et qu'elle se réalise, au milieu d'une société large, unifiée, elle tend nécessairement à se répandre dans toute la société.
Ce nouveau procédé constitue une sorte de monopole sûr, car les procédés inférieurs, de la combinaison desquels il est résulté ne peuvent'lui faire une concurrence efficace. La place des différents procédés antérieurs est prise par celui-ci, et il s'étend ainsi, se généralise dans toute la société qu'il uniformise.
La première conséquence de ce phénomène est une extension de l'homogénéité économique, en ce qui concerne l'article de production correspondant. Ce processus d'extension est ce que M. Tarde appelle la (( propagation imitative » qui, à son avis, s'étend en progression géométrique.
De plus, à cause même de l'unification avancée de la société et du progrès de la technique, déterminé par ces inventions mêmes, apparaît la grande industrie, la production en grand. Elle a pour résultat, précisément, de pousser à la limite l'homogénéité de la production, au sein de la société et même dans les sociétés voisines. En outre, elle centralise la production homogène, et crée un lien de solidarité très serré entre les diverses branches de productions qui collaborent à la formation des vrais systèmes d'activité industrielle, comme on les voit de nos jours. Et encore
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dans réconomie intérieure de chaque grande branche d'industrie, le progrès de la technique est conditionné, et conditionne une division des tâches, du travail, d'où résulte une différenciation notable, mais aussi une solidarité indissoluble des parlies.
Par conséquent, l'unification économique, technique, s'^outant à l'intégration sociale, a pour effet d'accroître l'homogénéité des produits et par suite, l'uniformisation des appétits, des désirs, donc l'homogénéité sociale. Et même, à cause de la solidarité et de la centralisation de la production, à Tinténeur de chaque branche, autant qu'entre les diverses branches apparentées, il s'effectue une sorte de division de la production dans les groupements, et on a ainsi des formes bien délimitées et distinctes.
Ainsi, les diverses formes de production, à mesure même qu'elles se solidarisent très étroitement, se différencient, se définissent et se distinguent plus nettement. Et, parallèlement aux cercles de productions ainsi délimités, se constituent aussi différents cercles d'intérêts semblables qui sont en concordance et se subordonnent les uns aux autres ; ou bien qui sont en opposition et se nient. Toujours est-il que l'homogénéité et la différenciation économique conduisent à une homogénéité et à une différenciation sociales immédiates.
Il en résulte ce groupement des choses du monde extérieur, d'après leur ressemblance, d'après leurs genres, au moins pour ce qui est de l'activité économique. Ainsi, presque tous les genres de plantes et d'animaux, alors même qu'ils auraient été disparates à l'origine, ont été cultivés par l'homme qui en fit des troupeaux, des collectivités. Tous les produits de la manufacture, surtout depuis la production en grand, ne se présentent plus séparés, individuellement, mais en quantités considérables. L*idée de genre se définit ainsi progressivement, et par cela aussi le processus de l'abstraction.
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Les choses étant de plus en plus groupées d'après leur ressemblance, puisqu'elles ont une origine commune, il s'en suit que l'unification technique, par accumulation et substitution, réalise cette condition sociale, qui détermine le progrès de l'association des idées par ressemblance sur l'association par contiguité. Les représentations des choses semblables s'associent de plus en plus étroitement, non pas parce qu'elles sont semblables, mais parce que leurs objets sont toujours ensemble, contigus. Ou bien, ce qui revient au même, Tunilication économique détermine l'extension de l'unité réelle du moi au détriment de l'unité formelle. Remarquons cependant que l'association par ressemblance, dans la même mesure que l'association par contiguité, devient de plus en plus sûre. La solidarité des diverses formes d'activité industrielle étant de plus en plus étroite, les représentations contiguês, qu'elles déterminent dans les consciences, y reproduisent aussi nécessairement cette solidarité. Ainsi, l'unité formelle du moi se réalise en même temps que son unité réelle, ou, en d'autres termes, l'association par ressemblance se définit et s'étend, en même temps que la cohésion des perceptions contiguês devient plus forte et plus sûre. Ce qui veut dire que le progrès social, sous sa forme spécialement économique et technique, détermine révolution psychique.
Et si nous considérons de plus près, la coïncidence que nous venons de relever entre l'acte essentiel de l'invention et le phénomène psychique de la discrimination et de l'abstraction, nous voyons que ces deux processus apparemment hétérogènes s'identifient presque. En effet, l'hypothèse pratique de l'invention résulte de la synthèse de plusieurs procédés par un double acte d'élimination des éléments incompatibles, et de condensation et d'harmonisation des éléments compatibles. Jusqu'ici le phénomène de l'invention est le même que le processus de l'abstraction et le parallélisme se poursuit. L'acte d'abstraction, qui dissocie et sépare les éléments semblables en les soulignant, fait